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Ouvaton, un hébergeur alternatif

L'orsque (Re)bonds est né en 2017, s'est immédiatement et naturellement posée la question de son hébergement : quel espace pourrait l'abriter en toute sécurité ? En retour, comment (Re)bonds pourrait-il habiter cet espace, se l'approprier, y grandir, y faire vivre les valeurs qui le composent ?
Choisir un·e hébergeur·se pour ce web-magazine n'était donc pas une étape anodine. Il fallait qu'il·le ait un esprit critique, une volonté coopérative et qu'il·le ne soit pas animé·e par une démarche purement mercantile. Dans un souci écologique, il n'était pas question non plus qu'il·le se trouve à l'autre bout de la planète.
(Re)bonds a vu le jour à Morogues et c'est dans ce même village du Centre de la France qu'il a trouvé son hôte : Red-Net.

Quatre ans plus tard, Red-Net n'est plus, son fondateur ayant décidé d'explorer de nouveaux horizons. Avant de fermer la porte à clef, il a aidé à déménager (Re)bonds chez Ouvaton, une coopérative d'hébergement numérique, qui vient de fêter ses vingt ans.
Mais qu'est-ce qu'une coopérative d'hébergement numérique ? En quoi fonctionne-t-elle différemment d'un hébergeur classique ? Quelles valeurs porte-t-elle ? Comment ses pratiques influencent-elles le monde numérique ?

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Des hébergeurs différents de sites web

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2001. Affaire AlternB contre Estelle Lefébure-Hallyday. Un magazine « people » publie des photographies dénudées de l'ex-mannequin sans son consentement. Elles sont rapidement reprises sur différents sites Internet. Estelle Lefébure-Hallyday porte plainte notamment contre l'hébergeur d'un de ces sites, AlternB. Gratuit sans aucune contrepartie, ouvert à tous les contenus sans aucune discrimination, AlternB est un hébergeur dit « alternatif ».
Bien au-delà de la question du respect de la vie privée, l'affaire ouvre grand le débat sur la responsabilité des hébergeur·ses quant au contenu qu'il·les publient. L'auteur·e ou l'éditeur·ice peuvent-il·les être seul·es en cause ? Et que faire lorsque ceux·les-ci sont anonymes ?
Dans le cas de l'affaire d'Estelle Lefébure-Hallyday, l'auteur·e des photographies n'ayant pu être identifié·e, AlternB a été condamné.
Mais depuis, la loi a changé : « l'hébergeur du contenu n'est pas responsable. L'hébergeur est celui qui assure, à titre gratuit ou payant, le stockage de tout contenu (un blog, une vidéo...) pour le mettre à disposition du public via Internet. Il ne fait que fournir des moyens techniques et il ne choisit pas de mettre en ligne tel ou tel contenu. Et ce, même si son logo figure sur la page web où se trouve le contenu (dans le cas d'une vidéo par exemple). L'hébergeur doit toutefois permettre à la justice d'identifier le ou les auteur(s) du contenu incriminé. » (1)

Peu de temps après la condamnation, AlternB a cessé son activité. Mais son esprit a perduré et de son expérience, sont directement issues deux alternatives : L'Autre Net, hébergeur associatif autogéré (2) et Ouvaton.
Ainsi, on retrouve chez la coopérative des valeurs communes à AlternB telle que la liberté d'expression : Ouvaton accueille tous les contenus (pourvu qu'ils respectent la loi), ce qui offre un espace aux publications contestataires sans crainte de censure. La protection des données personnelles est une autre des garanties offertes aux utilisateur·ices, ainsi qu'une certaine indépendance vis-à-vis de pressions financières (en offrant un espace vierge de publicités et des tarifs abordables pour tou·te·s).

 

leslouise

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Ouvaton, société coopérative

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Mais la particularité d'Ouvaton tient aussi à son statut : il s'agit d'une société coopérative de consommation à forme anonyme. Ce sont les coopérateur·ices, (qui peuvent aussi être sociétaires en prenant des parts), qui la font vivre. Il·les peuvent participer aux instances de décision, selon le principe une personne = une voix = un vote et ce, quel que soit leur rôle ou le nombre de parts sociales détenues dans la société.
Un conseil de surveillance, composé de neuf membres, est élu pour trois ans. Il veille au bon fonctionnement de la société et à l'exécution des décisions prises durant l'assemblée générale.
Il nomme également le directoire, qui gère la coopérative au quotidien. Il est aujourd'hui composé de François Delalleau, Matthieu Patout et Claire Rouchouse.

 

leslouise

 

« Je suis informaticienne système réseau, raconte Claire Rouchouse. Depuis l'arrivée d'Internet en 1995, je m'intéresse à tous ses outils. En 2001, j'ai lu dans Libération l'annonce de la création d'Ouvaton. Je l'ai utilisé pour héberger le site de la crèche de mes enfants. De 2011 à 2018, je me suis investie dans le groupe « Projets », et, après une pause, j'ai proposé de faire partie du directoire, pour impulser une nouvelle dynamique à Ouvaton. »
Matthieu Patout a lui aussi connu la coopérative d'abord comme utilisateur, pour héberger un site personnel. « Les valeurs portées par Ouvaton et le principe de la coopérative m'ont plu, explique-t-il. J'avais envie de faire du bénévolat et de voir comment ça fonctionnait de l'intérieur. J'ai d'abord intégré le conseil de surveillance en 2009, puis le directoire. »
François Delalleau est arrivé en 2017. Il est informaticien de formation, aujourd'hui commercial. C'est un intérêt pour les logiciels libres qui l'a notamment poussé vers Ouvaton.

Tous ceux et toutes celles qui s'y impliquent sont bénévoles. « Normalement, il devrait y avoir deux postes salariés, technique et administratif, précise Claire Rouchouse. Mais actuellement, ce n'est pas possible. Matthieu, qui a le statut d'auto-entrepreneur, facture des heures pour la maintenance informatique. C'est tout. »

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Des client·es comme les autres ?

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Fondée par 139 personnes, Ouvaton compte aujourd'hui 4.188 coopérateur·ices, dont 50 % sont des personnes physiques et 50 % des associations, entreprises, collectivités… Il est pourtant difficile de trouver des membres s'impliquant activement.
« Lors des premières assemblées générales, qui avaient lieu physiquement, beaucoup de gens se connaissaient. Ils étaient issus des mêmes milieux militants, explique Matthieu Patout. Aujourd'hui, il y a une forme de délitement. Nous avons plus de sociétaires mais plus de mal à trouver des personnes prêtes à s'engager. »
Pourquoi ? Les sociétaires seraient-il·les devenu·es des client·es / consommateur·ices comme les autres ? « Il y a trois ans, nous avons mené une micro-enquête auprès d'eux, raconte Claire Rouchouse. La majorité ont répondu qu'ils tenaient à être dans une société coopérative. C'est pour ça qu'ils sont chez nous. » Pour la présidente, « le fait d'être dans l'immatériel » n'aide pas : « Nous ne sommes pas une coopérative laitière ou maraîchère. Les gens ne se voient pas physiquement, c'est difficile de maintenir un lien. »

Pour les encourager à échanger et à participer à la vie de la coopérative, des outils ont toutefois été mis en place : un forum et un groupe « Projets » où chacun·e peut proposer ses services, en matière de créations graphiques ou de rédaction d'articles pour faire connaître la coopérative, par exemple. Des groupes locaux et régionaux avaient été lancés pour permettre aux coopérateur·ices de se retrouver mais ils n'ont pas perduré.
Un système de « motions d'initiatives sociétaires » est également prévu par les statuts : une proposition peut être soumise au vote (en ligne) à l'ensemble des sociétaires, par au moins 1/30e de l'effectif total. Si elle est validée, le conseil de surveillance et le directoire doivent en tenir compte. « Il s'agit surtout d'idées techniques », précise Matthieu Patout.

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Ne pas tordre ses valeurs

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Le manque d'implication est peut-être lié aux problèmes rencontrés par la coopérative ces dernières années. Des divergences de points de vue ont fait naître des tensions entre les coopérateur·ices.
Sur les moyens financiers, tout d'abord. « Le capital était grignoté d'année en année parce que le chiffre d'affaires n'était pas suffisant », raconte Claire Rouchouse. « Certains coopérateur·ices avaient conscience des difficultés et voulaient que ça change, explique François Delalleau. D'autres considéraient que tant qu'il y avait du capital, il n'y avait pas de problème. »
Parmi les raisons du changement de directoire : une volonté d'inverser la tendance. « La question était : est-ce qu'on fait peu de choses mais chères, ou plein de choses mais supportées par beaucoup de monde ? On n'était pas cher mais peu… donc ça ne marchait pas ! »
Une réflexion a été engagée sur la création de nouveaux produits et services, ainsi que sur de nouvelles offres tarifaires adaptées aux moyens des coopérateur·ices. L'idée étant, toujours, d'être accessible au plus grand nombre.
« Produits » ? « Offres tarifaires ? » Ouvaton ne risque-t-elle pas de vendre son âme ? « Les débats ont été un peu vifs sur ces différents sujets ! » reconnaît François Delalleau. Claire Rouchouse admet : « Il existe une crainte que l'esprit coopératif soit abandonné. » Mais Matthieu Patout l'assure : « On s'en sort sans tordre nos valeurs. »

 

leslouise

 

Plutôt que le choix d'une nouvelle politique commerciale, la coopérative aurait-elle pu bénéficier d'aides, comme des subventions ou des dons ? « Non, nous sommes une société, c'est impossible », rappelle la présidente du directoire. Les ressources proviennent de l'achat de « plaques de base », des noms de domaines et de parts sociales. Pourquoi ne pas modifier les statuts ? « Nous y avons songé : par exemple en créant une association d'un côté et une entreprise de l'autre, mais nous sommes encore en cours de réflexion. »

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Une reconnaissance de la communauté du libre

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Autre difficulté rencontrée cette année : la relation avec l'infogérant d'Ouvaton, c'est-à-dire celui qui assurait l'exploitation, l'optimisation et la sécurisation de son système. « Il n'était pas libriste : il avait greffé notre plateforme à un logiciel non libre, explique Matthieu Patout. C'est devenu un gros point de tension parce que ça touchait à nos valeurs. »
Les logiciels dits libres (par opposition aux logiciels dits propriétaires) sont utilisés, étudiés et modifiés, diffusés et dupliqués librement. Le code est accessible à tou·te·s, précisément en vue d'être partagé.

Une panne importante et qui a duré plus qu'elle n'aurait dû, a achevé de consommer la relation entre Ouvaton et son infogérant. Fin février, la coopérative a migré en urgence chez un libriste, Octopuce (3). Les galères techniques ont duré plusieurs semaines. « Mais les coopérateurs ont bien réagi, il n'y a pas eu d'hémorragie, y compris chez les sites pros qui ont pourtant, parfois, perdu du chiffre d'affaires à cause de ça, souligne François Delalleau. C'est là qu'on reconnaît l'état d'esprit vraiment coopératif. »

Le ménage se poursuit pour évacuer tous les« logiciels propriétaires », c'est-à-dire non libristes. Ouvaton espère devenir bientôt un des « CHATONS », un membre du Collectif d'Hébergeurs Alternatifs, Transparents, Ouverts, Neutres et Solidaires (4). « C'est une forme de label, une reconnaissance de la communauté du libre », précise Matthieu Patout. « Nous bénéficierons ainsi d'un cadre plus large pour participer à des débats sur le sujet, qui ne traversent pas seulement Ouvaton, se réjouit François Delalleau. Ça peut aussi attirer de nouveaux coopérateurs et nous permettre de partager des pratiques, des connaissances... »
Etre un « chaton », c'est aussi garantir l'utilisation respectueuse des données personnelles. Un autre débat dans l'air du temps. « Les utilisateurs y sont de plus en plus sensibilisés », reconnaît Claire Rouchouse.

 

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Quels sont les autres projets de l'équipe ? Matthieu Patout répond : « Framasoft a décidé de fermer certains de ses services comme les framasites. Les utilisateurs ont la possibilité de les faire migrer chez nous. Ça a démarré il y a quelques jours et ça doit se poursuivre cet été. »
Framasoft est une association d'éducation populaire qui crée et met à disposition librement et gratuitement des outils numériques tels que des sites, blogs, agendas collaboratifs, maisons d'édition… Elle a lancé il y a quelques années l'opération « Dégooglisons Internet » en proposant des services alternatifs aux entreprises privées et marchandes telles que Google (5).

Par ailleurs, Ouvaton se projetant dans un espace européen, elle cherche des coopérateur·ices qui pourraient traduire son site et son interface d'administration en plusieurs langues.
De son côté, François Delalleau « barbote dans le code ». « Ouvadmin, qui est le cœur du réacteur, est bricolé couche après couche depuis des années. Il a donc du mal à évoluer. Il faut reprendre la base de codes pour la réécrire et pouvoir ensuite la partager avec toute la communauté. »

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La question de l'alternumérisme

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Dans ses principes comme dans son fonctionnement, Ouvaton apparaît comme un alternumériste. Les alternuméristes (qui ne forment pas une famille unie, mais différents courants) pensent qu'un autre numérique est possible, qui serait plus juste, plus responsable, plus éthique, plus inclusif, plus démocratique… Pourtant, le numérique étant un élément fondamental de la société capitaliste (celle-là même qui produit les injustices sociales et les désastres écologiques les plus criants), peut-on réellement croire à la possibiité d'une alternative ?

Les échanges avec Ouvaton ont soulevé de nombreuses questions, qui font écho au fonctionnement de (Re)bonds : comment une critique du capitalisme est tenable, alors même que nous utilisons l'un de ses outils principaux, le numérique ? Comment résoudre ce paradoxe ? Que défendent réellement les alternumériques et par quels moyens ? Ont-il·les quelques chances de réussir ? Ce sont quelques-unes des questions abordées dans la rubrique (Re)visiter.

Fanny Lancelin

 

(1) Loi n°2004-575 du 21 juin 2004 pour la confiance dans l'économie numérique : article 6 
Responsabilité des hébergeurs
(2) https://www.lautre.net/
(3) https://www.octopuce.fr/
(4) CHATONS est le Collectif des Hébergeurs Alternatifs, Transparents, Ouverts, Neutres et Solidaires. https://chatons.org/fr/presentation_v2
(5) https://framasoft.org/fr/

 

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