Les neurosciences dans l'éducation : mauvaise réponse ?

Parmi les critiques actuelles et récurrentes au sujet des pédagogies actives : le recours aux résultats fournis par les neurosciences. Pourquoi ? Et qu'entend-on exactement par neurosciences ? Comment ont-elles effectivement investi les champs de l'éducation ?

 

Des disciplines variées

Le terme « neurosciences » désigne l'ensemble des disciplines qui étudient le système nerveux, c'est-à-dire les organes et les tissus présents dans notre corps. Ils assurent la réception sensitive et sensorielle (par l'odorat, le toucher, la vue, l'ouïe, le goût), la motricité (les gestes qui permettent de bouger et d'interagir avec l'extérieur), la coordination des organes et des fonctions du corps (par exemple, entre le cerveau et les intestins pour la digestion), et la vie psychique (les émotions).

Les disciplines qui composent les neurosciences sont variées. Citons : la neurologie, une branche de la médecine ; la neuroendocrinologie qui étudie les liens entre le système nerveux et le système hormonal ; la neuropsychologie pour les relations entre le système nerveux et le fonctionnement psychologique ; ou encore la psychiatrie, pour les maladies mentales.

Les neurosciences qui sont associées depuis plusieurs années à l'éducation sont dites cognitives, c'est-à-dire qu'elles s'intéressent plus particulièrement à la perception, la motricité, le langage, la mémoire, le raisonnement, les émotions… On parle de neurosciences affectives, comportementales, sociales et de neurolinguistique.

Les neurosciences se sont particulièrement développées à la fin du XXe siècle, en même temps que l'avènement de l'imagerie cérébrale pour explorer le cerveau. Aujourd'hui, les progrès technologiques permettent aux chercheurs de réaliser des explorations sur les cerveaux vivants et en pleine activité.computer tomography 62942 960 720
C'est ainsi que depuis quelques années, des expériences sont menées sur des enfants en situation d'apprentissage.

Les neurosciences et les apprentissages

Olivier Houdé est psychologue. Entre 2011 et 2018, il a participé, avec LaPsyDé, LAboratoire de PSYchologie du Développement et de l'Education de l'enfant (1), à une expérience au long cours réunissant enfants, parents et enseignants. Un programme de recherche participative, dont le but est d'observer ce qui se passe dans les cerveaux des enfants qui apprennent à l'école.

Pour Olivier Houdé, le but de l'utilisation des neurosciences est de « comprendre comment l'enfant apprend à lire, à compter, à raisonner, à penser, à faire preuve de créativité », mais aussi « comment activer le plaisir d'apprendre et la motiver », et comprendre pourquoi certaines situations d'apprentissage sont plus efficaces que d'autres (2).

L'équipe de chercheurs ne se contente pas d'enregistrements par l'imagerie et d'analyser ; en lien avec les enseignants qui leur font part des difficultés rencontrées lors des apprentissages, ils peuvent proposer des réponses.
Ainsi, Oliver Houdé est particulièrement reconnu pour ses recherches dans la résolution des « conflits cognitifs ».

Imaginez : lorsque nous sommes enfant, notre cerveau compte entre 86 et 100 milliards de neurones et il s'y joue jusqu'à un million de milliards de connexions ! Ce sont ces connexions qui génèrent des émotions et des automatismes (très rapides), mais aussi des algorithmes rationnels (lorsque nous devons résoudre un problème, par exemple).
Parfois, émotions, automatismes et algorithmes entrent en conflit. Au point de rendre impossible l'apprentissage. En effet, on sait aujourd'hui que la partie du cerveau qui gère l'émotionnel est directement reliée à celle qui gère les apprentissages.
Comment se concentrer de manière rationnelle lorsque nous sommes sans cesse submergés par nos émotions ? Ou lorsque nous ne parvenons pas à modifier des automatismes ? En éduquant le cerveau, en l'entraînant à le faire. Mais parce que chaque individu est différent et que chaque cerveau s'est créé de manière particulière dans un certain contexte, il est difficile d'appliquer une méthode d'apprentissage unique.

Pour Olivier Houdé, c'est là qu'entrent en scène les neurosciences : elles seraient à même de développer des outils pédagogiques qui permettraient à l'enfant, au cours de certains apprentissages, d'inhiber émotions et automatismes au profit des algorithmes rationnels.

Pour Catherine Gueguen, pédiatre à l'institut hospitalier franco-britannique de Levallois-Perret, spécialiste en neurosciences affectives et sociales, l'empathie est une autre notion clé de l'apprentissage.
Et ce que des pédagogues comme Maria Montessori avait pressenti par l'observation serait confirmé par les neurosciences : « La substance grise, le corps cellulaire des neurones et des synapses, est plus importante chez les enfants ayant eu des parents empathiques durant la petite enfance. » A l'inverse, des enfants qui ne cessent de subir dévaluation et / ou humiliations, ne peuvent se développer correctement. « Plus il y a d'empathie, meilleurs seront les apprentissages », assure Catherine Gueguen qui milite pour l'entrée de la communication non-violente à l'école, pour que les enfants mais aussi les enseignants apprennent à gérer leurs émotions, à s'entendre, à comprendre les besoins et attentes de chacun (3).

L'importance de l'environnement

Contrairement à ce que les critiques pourraient laisser croire, les neurosciences n'évacuent pas le rôle de l'environnement social ou familial dans les conditions d'apprentissage.nerve cell 2213009 960 720
La notion de plasticité cérébrale est un bon exemple. Il s'agit de la capacité que le cerveau a, dès la naissance, à créer des connexions et à les modifier selon les expériences vécues.
Pour cela, lors de la petite enfance, il se sert de son environnement, c'est-à-dire de tout ce que le bébé va voir, toucher, sentir, entendre… S'il est empêché ou s'il a peu d'occasions de « s'éveiller », le cerveau se développera différemment de celui d'un enfant libre d'explorer ce qui l'entoure.
Progressivement, voici le cerveau du petit être agité de milliards de neurones et de connexions. Mais en grandissant, il perdra une partie de ses possibilités. Pourquoi ? Parce qu'il éliminera ce qui n'est pas ou rarement activé pour se spécialiser.

Sur son site Internet, Céline Alvarez, ancienne enseignante de l'Education nationale qui a mené une expérience audacieuse à la maternelle de Gennevilliers de 2011 à 2014 (lire aussi la rubrique (Ré)acteurs), développe cette notion de plasticité cérébrale, essentielle pour comprendre l'importance de l'environnement que l'adulte doit fournir à l'enfant pour favoriser ses apprentissages. « L'adulte a la responsabilité de fournir à l'être humain qui vient de naître les conditions qui lui offrent le meilleur et lui évite le pire. » (4)

Si elle s'est inspirée des travaux de Maria Montessori, Céline Alvarez insiste beaucoup sur le fait qu'elle s'en est aussi détachée. « Les travaux du Dr Montessori ont été une excellente base pour démarrer cette réflexion pédagogique scientifique. Néanmoins, à Gennevilliers, cette base a été développée à l’aide des apports de la recherche actuelle, peut-on lire sur son site. C’est d’ailleurs ce que souhaitait le Dr Montessori, qui invitait les générations suivantes « à poursuivre leur route » et à enrichir ses travaux des données contemporaines, comme elle-même l’a fait en reprenant les travaux des Dr Itard et Séguin. »

Ainsi, en se basant sur les recherches en neurosciences affectives et sociales, qui montrent à quel point « le lien humain est fondamental pour un épanouissement physique, cognitif et social », elle a retravaillé les activités de langage proposées par Montessori, en les simplifiant et en les adaptant aux particularités de la langue française ; les moments de regroupement se sont multipliés ; l'attention des adultes s'est recentrée sur le lien des enfants entre eux pour qu'ils puissent être connectés, qu'ils puissent rire, échanger, s'entraider, travailler et vivre ensemble (contrairement à certaines classes Montessori où les activités des plus petits se font dans le calme et surtout de manière individuelle).

Céline Alvarez poursuit son expérimentation « sur des paramètres que la recherche juge essentiels » comme : l'amplitude du mélange des âges au sein d'un même espace ; le lien avec la nature ; l'enrichissement des activités ; ou encore la notion de jeu libre. C'est en Belgique, avec le soutien du ministère de l’Education de la Fédération Wallonie-Bruxelles, qu'elle accompagne aujourd'hui 800 enseignants volontaires en formation sur ce chemin.

Des inquiétudes au sein de l'Education nationale

En 2014, l'Education nationale n'était pas prête à étendre l'expérience de Céline Alvarez (lire aussi la rubrique (Ré)acteurs). Aujourd'hui encore, l'institution peine à encourager nommément les pédagogies actives. Elle craint les électrons libres, les dogmatismes et, pire encore, le sectarisme.

Mais le ministre qui la pilote actuellement, Jean-Michel Blanquer, ne craint pas les neurosciences. Alors fonctionnaire, il faisait d'ailleurs partie de la Direction Générale de l'Enseignement SCOlaire (DGESCO) qui autorisa Céline Alvarez à mener son expérience à Gennevilliers.
Il y a un an, le 10 janvier 2018, il lançait le Conseil scientifique de l'Education nationale, interdisciplinaire, composé d'une vingtaine de personnalités dont le président, Stanislas Dehaene, psychologue et neurobiologiste bien connu dans le monde des neurosciences.
Le rôle de ce conseil : « apporter des éclairages pertinents en matière d'éducation ». Un véritable « atout » pour la communauté éducative, selon le ministre, puisqu'elle peut « bénéficier des dernières avancées de la recherche », « mieux saisir les mécanismes d'apprentissage des élèves et ainsi, mieux répondre à la diversité de leur profil ». Le conseil, lui, peut « nourrir le contenu des formations » des cadres de l'Education nationale mais aussi des enseignants. En théorie, il n'a qu'un pouvoir consultatif (5).

Mais la création de ce conseil n'a pas enchanté tous les enseignants. Peu de temps après l'annonce de sa création, le principal syndicat des enseignants du primaire (Snuipp), soutenu par une soixantaine de chercheurs en éducation, a lancé un appel baptisé « L’école a besoin de toute la recherche ». Leur crainte ? Que les neurosciences s'imposent au détriment des sciences humaines. Et que l'Education nationale se serve des résultats des neurosciences pour justifier un système d'apprentissage incontestable, unique, appliquant partout LA méthode qui serait jugée efficace.mental health 3350778 960 720

En « off », un enseignant qui utilise pourtant la pédagogie Montessori dans sa classe me confie : « Je ne sais pas vraiment où se situe l'institution. Blanquer est pour l'expérimentation mais pour en faire quoi ? Les neurosciences sont reconnues mais on a le sentiment qu'on va nous imposer que telle pratique est la bonne alors que s'il n'y a pas d'humains derrière, cela ne sert à rien. »

Une question essentiellement politique

Les enseignants ne sont pas les seuls inquiets : en mars 2018, à Paris, l'association pour la psychanalyse exprimait son désaccord avec la « présence hégémonique » de représentants des neurosciences dans le Conseil scientifique de l'éducation : « Un conseil scientifique de l’Education nationale devrait comporter en priorité des associations de parents d’élèves, d’enseignants, des spécialistes de la souffrance psychique de l’enfance et des sociologues », écrivaient ses membres dans un appel intitulé « Des « neuroscientifiques » à l’Education nationale : révolution ou coup de force ? »
Les membres de l'association craignaient notamment que le conseil ne tienne pas compte de l'environnement social de l'enfant dans ses difficultés d'apprentissage.

Les partisans des neurosciences assurent le contraire, et la lecture des travaux d'Olivier Houdé et de Stanislas Dehaene tend à le prouver, les notions mêmes qu'elles explorent (comme la plasticité cérébrale) aussi. Ce qui n'empêche pas de s'opposer à la mise en application des résultats de leur recherche.

Car la question n'est pas tant scientifique que politique. Tout choix d'une pédagogie est politique, et l'Histoire a prouvé que la science peut être manipulée, objectivée selon les intentions de ceux qui la maîtrisent. Comment le pouvoir en place se servira-t-il des connaissances à sa disposition pour définir sa politique, puis pour la justifier, convaincre, imposer ? Et, surtout, à quelles fins ?

Fanny Lancelin

(1) LaPsyDé : https://www.lapsyde.com
(2) La Croix, le 11 janvier 2018, « Qu'apportent les neurosciences à l'éducation ? » Propos recueillis par Christine Legrand : https://www.la-croix.com/Debats/Forum-et-debats/Olivier-Houde-Elles-aident-mieux-comprendre-comment-lenfant-apprend-2018-01-11-1200905049
(3)  La Croix, le 11 janvier 2018, « Qu'apportent les neurosciences à l'éducation ? » Propos recueillis par Thomas Porcheron : https://www.la-croix.com/Debats/Forum-et-debats/Catherine-Gueguen-Elles-montrent-lempathie-essentielle-2018-01-11-1200905051
(4) https://www.celinealvarez.org
(5) http://www.education.gouv.fr/cid124957/le-conseil-scientifique-de-l-education-nationale-au-service-de-la-communaute-educative.html

 

Sur France Culture

  • Chaque semaine, le dimanche de 17 heures à 18 heures, Louise Tourret anime « Etre et savoir » sur France Culture. Le 27 mai 2018, elle intitulait son émission « Les neurosciences au coeur de l'éducation ? ». Olivier Houdé, pour son ouvrage « Au coeur du cerveau » (éditions Madraga) et Stéphanie Brillant, réalisatrice du documentaire « Le cerveau des enfants », étaient les invités.
    Vous pouvez l'écouter en podcast, ainsi que toutes les émissions passionnantes de « Etre et savoir » et « Rue des écoles » sur le site de France Culture : https://www.franceculture.fr/emissions/rue-des-ecoles/lannee-des-neurosciences