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Quand les centrales nucléaires ont soif - Quelles conséquences sur la Loire ?

A travers la vigilance qu’il mène sur les centrales de production d’énergie nucléaire, le réseau Sortir du Nucléaire (SDN) (1) veille sur les fleuves. L’antenne Berry-Giennois-Puisaye se préoccupe plus particulièrement de la Loire. Cet été, son niveau et ses débits anormalement faibles ont alimenté les débats : comment assurer la sécurité des centrales si celles-ci n’ont plus assez d’eau pour les circuits de refroidissement ? Quelles conséquences les rejets des centrales peuvent avoir sur la température de la Loire et ainsi, sur tout le milieu environnant ?

 

Longue de 1.008 kilomètres, la Loire possède des débits irréguliers et des fluctuations saisonnières bien marquées. Ainsi, en moyenne sur une année, on peut enregistrer 350 m³/s à Orléans contre 900 m³/s à l’embouchure en Loire-Atlantique. En période de crue, le débit peut atteindre 7.000 m³/s.
L’été, le niveau de la Loire diminue de manière spectaculaire : des bancs de sable similaires à des îles apparaissent alors. Les niveaux les plus bas ont été enregistrés en 1870 et 1949, tandis que le débit minimal a été relevé en 1976 au Pont-Royal d’Orléans : 22,4 m³/s.

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Un problème de sûreté ?

Pour réguler niveaux et débits, trois barrages ont été construits à Grangent, Villerest et Naussac. Leur rôle est à la fois de retenir l’eau en période dite de hautes eaux pour éviter les crues (d’octobre à février) et de la relarguer si besoin en période dite de basses eaux (de mars à septembre).
Une fonction indispensable pour les centrales de production d’électricité nucléaire situées en bord de Loire : Belleville-sur-Loire, Chinon, Dampierre-en-Burly et Saint-Laurent-des-Eaux. En effet, afin de refroidir leurs installations, les quatre centrales puisent de l’eau dans le fleuve. Pour que leur fonctionnement soit assuré en toute sécurité, des seuils minimums sont définis par l’Autorité de Sûreté Nucléaire (ASN) : 25 m³/s à Belleville-sur-Loire et Dampierre-en-Burly, 26 m³/s à Chinon, 35 m³/s à Saint-Laurent-des-Eaux (2).
Dans le cas contraire ? La centrale concernée doit abaisser sa production. Ce fut le cas cet été pour celles situées sur le Rhône et la Garonne, par exemple.

Celles du Centre de la France n’ont pas atteint leurs limites. Mais, en-deçà de 60 m³/s, elles sont entrées dans une période de coordination pour partager la ressource. Françoise Pouzet et Catherine Fumé, militant·e·s de SDN Berry-Giennois-Puisaye, soulignent : « Cette année a été particulièrement basse : le 12 août, le débit relevé au pont de Gien était de 44 m³/s seulement. Les barrages n’ont été remplis qu’à 86 % et se trouvent à moins de 50 % aujourd’hui. Avec le réchauffement climatique et la multiplication des épisodes de canicule, le risque existe vraiment qu’il n’y ait un jour plus assez d’eau pour refroidir les centrales. Or, même à l’arrêt, une centrale doit être refroidie ! Et nous n’évoquons que des chiffres qui concernent une période d’activité normale. Mais en cas d’accident majeur, que se passera-t-il ? »
Des réserves d’appoint en eau ultime doivent être présentes sur chaque site nucléaire. Difficile d’obtenir des informations sur leur fonctionnement. SDN a demandé des précisions à la Commission Locale d’Information de Dampierre-en-Burly sur la gestion des eaux en période de sécheresse… et attend les réponses.

 

Des risques pour la biodiversité

Autre problème : la température de l’eau. Prélevée dans la Loire pour refroidir les réacteurs, elle est rejetée à une température plus élevée, soit directement, soit après refroidissement dans des tours aéroréfrigérantes pour une évacuation partielle de la chaleur dans l’atmosphère.

Afin de préserver l’environnement, notamment l’écosystème, l’échauffement du cours d’eau dû au fonctionnement de la centrale nucléaire, ainsi que la température de l’eau à son aval sont encadrés par des valeurs limites fixées par l’Autorité de Sûreté Nucléaire (ASN). En cas de dépassement, EDF doit réduire la puissance des réacteurs ou les arrêter. Ce fu le cas pour le réacteur 2 de la centrale de Golfech le 31 juillet dernier.

Toutefois, des dérogations peuvent être accordées par l’ASN, à la demande d’EDF, en cas de besoin du réseau électrique. Ainsi, des arrêtés exceptionnels ont autorisé les centrales de Blayais, Bugey, Saint-Alban et Tricastin à déroger au seuil fixant la température maximale admissible pour les cours d’eau, pourtant déjà haute : jusqu’à 36,5 °C pour l’eau en aval du rejet dans l’estuaire de la Gironde. Un véritable danger pour la faune, comme l’a dénoncé le Réseau Sortir Du Nucléaire dans un communiqué : « Comment imaginer que la biodiversité aquatique ressortira indemne de trois semaines de cuisson à petit feu ? Quel crédit accorder aux études qui seront menées sur l’impact environnemental de ce mode de fonctionnement, dans la mesure où celles-ci seront réalisées par… EDF elle-même ? » (3) Il souligne également le risque de prolifération d’espèces invasives, d’algues et de micro-organismes qui peuvent être pathogènes.

 

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Un parc en mauvais état

Pourquoi ne pas tout simplement réduire la production ou arrêter les réacteurs, comme le préconise normalement la réglementation ? Parce que le parc nucléaire est déjà en mauvaise posture. Début septembre, plus de la moitié des réacteurs (32) étaient à l’arrêt : seize pour maintenance courante, 14 pour des contrôles relatifs au problème de corrosion sous contrainte (4) et deux pour économie de combustible.

Au début du mois, sous la pression du gouvernement, EDF a assuré que 26 devraient redémarrer d’ici au 25 décembre et les autres en février 2023. La production serait ainsi maintenue cet hiver. Mais rien n’est moins sûr, de nouveaux contrôles devant intervenir sur le problème de corrosion en janvier…
Sortir Du Nucléaire fustige : « Face à cette défaillance, pour continuer à assurer la production d’électricité, EDF maintient aujourd’hui en fonctionnement, en pleine vague de chaleur exceptionnelle, les centrales qui, en temps normal, sont arrêtées en priorité lors des canicules car elles réchauffent le plus l’eau ou sont situées sur certains des fleuves les plus vulnérables (5) ! »

 

Une surchauffe des matériels

Dans le Centre de la France, Françoise Pouzet et Catherine Fumé pointent du doigt les différences de traitement entre les fleuves : « Sur le Rhône et la Garonne, il y a des limites. Pas sur la Loire. Pourquoi ? Nous ne comprenons pas qu’il n’y ait pas de réglementation européenne à ce sujet. Toutes les centrales sont liées puisqu’elles se trouvent parfois sur un même cours d’eau, un même bassin. Pourtant, les arrêtés varient de l’une à l’autre. » Elles aimeraient que les prélèvements soient plus nombreux, notamment directement sur les lieux de rejet, pour avoir des données plus fiables : « Souvent, la température est modélisée via des calculs. Mais la dynamique d’un fleuve n’est pas un modèle mathématique ! On ne confronte pas assez souvent la théorie et la réalité. »

L’augmentation de la température inquiète aussi les militant·e·s quant au matériel à l’intérieur des centrales. Plusieurs avis publiés par l’Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire (IRSN) et repris par SDN montrent que dans certaines centrales, « de faibles marges existent entre les températures calculées dans les locaux et les températures admissibles pour de nombreux matériels, notamment de sauvegarde », ce qui « constitue une fragilité de la démonstration de la protection des installations contre les "grands chauds" » (6) Sont concernés notamment les diesels de secours, qui prennent le relais en cas de perte d’alimentation électrique, pour maintenir le refroidissement, matériel imminemment crucial en cas d’accident.

EDF a conscience du problème. En 2008, il a lancé le « Plan Grand Chaud » (7). Premier objectif : « cartographier les températures d’air et d’eau à horizons 2020-2030 en prenant en compte à la fois le retour d’expérience acquis par EDF depuis une cinquantaine d’années et les modèles de prévision climatique du GIEC. » Deuxième objectif : construire un référentiel sûreté pour permettre aux centrales nucléaires de supporter correctement, et avec les marges nécessaires, les températures extrêmes futures. « Cela passe notamment par le changement de tous les groupes frigorifiques qui servent à refroidir l’air. »  Troisième objectif : augmenter la performance thermique des aéroréfrigérants en rénovant les échangeurs.

 

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« Pas une de plus »


Mais pour Sortir Du Nucléaire, ces risques sont de trop. Pas question de maintenir davantage le parc existant, encore moins de voir se construire de nouveaux EPR (Réacteur pressurisé européen, nouvelle génération de réacteurs), notamment au regard des prévisions de température annoncées par les scientifiques GIEC : « Une baisse de 10 à 40 % du débit des cours d’eau français est prévue d’ici à la fin du siècle. Le débit d’étiage (8) de nombreux cours d’eau français pose déjà la question de la faisabilité de la prolongation du fonctionnement des réacteurs existants. La question se pose d’autant plus pour d’éventuels nouveaux réacteurs dont la durée de fonctionnement prévue serait de 60 ans, ce qui nous amène à la fin du siècle. »

Fanny Lancelin

(1) Le réseau Sortir Du Nucléaire se compose de 893 groupes à travers toute la France et plus de 60.000 personnes sont signataires de sa charte. Pour en savoir plus : https://www.sortirdunucleaire.org/
(2) https://www.eptb-loire.fr/wp-content/uploads/2021/03/EP-Loire_Etiage2019_Rapport_final.pdf
(3) https://www.sortirdunucleaire.org/Derogations-aux-normes-de-rejets-d-eau-chaude-EDF
(4) Corrosion sous contrainte : à l’automne 2021, des corrosions sur des portions de tuyauteries de circuit auxiliaire du circuit primaire principal était révélé à Civeaux. Des investigations lancées sur d’autres centrales par EDF et l’ASN ont montré que plusieurs réacteurs étaient touchés, provoquant leur arrêt. Le rapport du 27 juillet 2022 d’EDF à ce sujet : https://www.edf.fr/sites/groupe/files/2022-07/EDF_Mise%20a%20jour%20Note%20Info%20CSC_27juillet%202022.pdf
(5) La centrale de Golfech est régulièrement arrêtée lorsque les eaux de la Garonne sont trop chaudes et/ou trop basses. Quant aux réacteurs de Saint-Alban, du Blayais et de Bugey 2 et 3, ils fonctionnent en circuit dit "ouvert", prélevant de grandes quantités d’eau et la rejetant à une température très élevée. Lors des derniers étés (notamment 2018, 2019 et 2020), ils ont connu des réduction de puissance ou arrêts. Source : https://www.sortirdunucleaire.org/Derogations-aux-normes-de-rejets-d-eau-chaude-EDF
(6) Avis de l’IRSN du 30 mars 2020 : https://www.irsn.fr/fr/expertise/avis/2020/documents/mars/avis-irsn-2020-00053.pdf
(7) https://www.sfen.org/rgn/centrales-nucleaires-face-secheresses-0/
(8) Le débit le plus faible d’un cours d’eau.

 

Plus

Dans l’actualité de SDN Berry-Giennois-Puisaye
• Suite à la découverte de nombreux dysfonctionnements et négligences à la centrale nucléaire de Belleville (Cher), le Réseau Sortir Du Nucléaire et Sortir Du Nucléaire Berry-Giennois-Puisaye ont déposé plainte le 20 octobre 2017 contre EDF et le directeur de la centrale. Rendez-vous le lundi 31 octobre à 9h30 à la cour d’appel d’Orléans pour une nouvelle audience.
https://www.sortirdunucleaire.org/Belleville-sur-Loire-delabrement
• L'association lutte contre les pollutions liées au rejet des industries nucléaires dans la Loire. Lire le dernier article paru sur le sujet le 25 juillet 2022 : https://www.sdn72.org/2022/07/25/pollutions-de-la-loire-et-de-la-vienne-liees-a-lindustrie-nucleaire/
• L’association participera à un prochain audit lancé par l’ASN sur la confiance de la population en matière de sûreté nucléaire.
Dans l’actualité du Réseau :
• Une pétition est en cours pour dire non à de nouvelles centrales nucléaires en France : https://www.mesopinions.com/petition/nature-environnement/stop-aux-centrales-nucleaires-france/184275
• Un recours a été déposé pour contrer la Déclaration d’Utilité Publique du projet de centre d’enfouissement de déchets radioactifs à Bure : https://www.sortirdunucleaire.org/Projet-CIGEO-d-enfouissement-des-dechets
• L’agenda des actions et manifestations : https://www.sortirdunucleaire.org/Agenda