La Mutuelle de Travail

Comment repenser la coopération dans le travail, qui ouvre à de véritables rapports mutualistes et solidaires ? La Mutuelle de Travail, créée en 2016 à Morogues, ne se contente pas de mettre en commun des outils (juridiques et techniques) ; elle questionne l'idée même de la valeur travail dans notre société et plaide pour l'expérimentation de nouvelles formes d'activités, notamment les filières non-marchandes émancipées de l'économie.

La Mutuelle de Travail est l’un des dispositifs mis en œuvre dans le cadre d’une démarche locale de « Coopération Intégrale ».
La Coopération Intégrale du Berry s'est inspirée du modèle catalan. Il s'agit est de trouver collectivement des alternatives au système capitaliste dominant (1). L’ensemble de ses membres s’organisent autour de dispositifs et d’instances de coopération. Le but : créer les conditions générales d'une forme de vie quotidienne, structurée par la convivialité et le commun, motivée par l’entraide et la solidarité plutôt que par l’économie et le profit.

Le travail est aujourd’hui questionné de toute part, dans son fond comme dans sa forme. Est-il spécifique à nos sociétés capitalistes ? Faut-il le réinventer, le libérer, le partager, le communiser, le transformer, le dépasser, l'assouplir, le rendre plus flexible, plus compétitif, plus productif, plus coopératif ?
Au vu des débats qui le traverse, une chose est certaine : il est l'unique forme d'activité qui fasse de nous un membre désigné comme « actif » et ouvrant des droits à la solidarité. La Mutuelle de Travail prend acte de ce constat et y répond de deux façons.

Le travail, unique forme d'activité sociale et source de valeur ?

La première, simplement par : « ENSEMBLE ». Rompre avec l’isolement est un des axes forts de la démarche de Coopération Intégrale. Ayant en charge la question du travail, la Mutuelle de Travail hérite de cet objectif. C'est la raison pour laquelle elle propose, avant de proposer du travail, un rapport au travail et plus précisément un rapport mutualiste et solidaire.
Concrètement, cela prend la forme d'une association où des outils sont mis à disposition pour rendre opérationnel ce rapport au travail.
Deuxièmement, en menant des recherches et des pratiques qui :
- interrogent la légitimité du travail à être l'unique forme d'activité sociale et l'unique source de la valeur ;
- expérimentent d'autres formes d'activité sociale.

Par là, la Mutuelle de Travail a rejoint une initiative locale qui porte le projet de créer un revenu d'existence en nature, une forme de richesse nouvelle tournée vers le sensible et la valeur d'usage : « la provision commune ». Elle s'est organisée à travers des activités d'autoproduction réalisées collectivement et visant à se nourrir, se loger, se vêtir, s'échanger les savoirs… Le slogan : « à chacun selon ses besoins », souligne l'aspect solidaire de ce système (2).

Propriété d'usage, tiers-lieu, communs...

Face aux crises écologiques, sociales et politiques que nous vivons, les choix et les propositions politiques ne sont pas toujours à la hauteur des enjeux, voire même accentuent ces crises par de nombreuses incitations fiscales et juridiques contradictoires ; par exemple, le maintien de l’auto-entreprenariat concomitamment à la promulgation d'une loi Economie Sociale et Solidaire (ESS).entraide

Les innovations sociales, techniques et économiques portées par la société civile sont autant de propositions de réponses aux crises écologiques, économiques et politiques que nous vivons. Elles portent de nouvelles ambitions sur le vivre ensemble et rêvent de nouvelles formes de solidarité. Elles questionnent la centralité du travail économique comme unique vecteur de socialisation, promeuvent la coopération, expérimentent d’autres formes de propriétés comme la propriété d’usage (3) ou les licences libres (4), créent de nouveaux lieux de convivialité comme les tiers-lieux (5), sollicitent l’intelligence collective, portent de nouveaux enjeux comme les communs (6).

Mais elles ne franchissent que trop rarement un cap nécessaire : dépasser une conception économiciste du lien social et de la solidarité, pour se diriger vers la création d'activités et de filières productives non-marchandes, émancipées de l'économie.

Encourager l'autoproduction collective

Le but de la Mutuelle de Travail est de permettre le partage du temps entre le travail et des activités d'autoproduction collective. Dans la vie quotidienne de ses membres, le travail économique est mené à temps partiel et partagé avec un engagement fort dans des activités autonomisantes (comme, par exemple, la participation à la provision commune).

Dans leur article « Coopératives d’activité et d’emploi : des éléments de réponse de l’économie sociale au délitement du rapport salarial fordien » (5), Catherine Bodet et Noémie De Grenier précisent que les structures d’entrepreneuriat collectif (comme les coopératives d’activité et d’emploi ou les pépinières d’activités) sont avant tout des structures juridiques et sociales qui « [n’intègrent] pas la prise en charge collective de la question de la mise au travail ». Dans la pratique, la coopération n’est en fait qu’une coopétition : « coopération de circonstance ou d'opportunité entre différents acteurs économiques qui, par ailleurs, sont des concurrents ». (7)
Pour la Mutuelle de Travail, la prise en charge collective de la mise au travail est centrale, un véritable enjeu de solidarité.

Produire un renversement

Parmi les pistes explorées, la Mutuelle de Travail souhaite soutenir le temps partiel choisi, animer une bourse de coopération pour les travailleurs précaires sur le territoire, proposer de l’autoproduction collective, investir dans des moyens de production partagée, soutenir le développement d'une économie de la demande (comme les AMAPs (8)).

Elle espère produire un renversement : ce n'est plus l'humain qui est une ressource – la fameuse ressource humaine – mais l’entreprise ; elle est un bien commun. Un moyen et non une fin.

Comment provoquer ce renversement ? Les entreprises adhérentes à l'association Mutuelle de Travail soutiennent la création de métiers libres en bien commun, des cellules de production en propriété d'usage, dont la gouvernance est partagée entre des usagers/clients, des entrepreneurs et des collectifs d'autoproducteurs. Les usagers/habitants affirment la valeur d'usage des biens-produits en échange de leur solidarité à favoriser une économie de la demande.

Ne pas céder à l'injonction de devenir entrepreneur.se

Une autre question est au coeur des préoccupations des membres de la Mutuelle : celui ne pas céder à l’injonction faite par notre société moderne à ce que chacun.e devienne un.e entrepreneur.se. Ils ne confondent pas la capacité d’entreprendre et le désir de porter une activité économique avec l’autonomie ou l’émancipation. Dans la Mutuelle, il s'agit de faire une place à chacun.e telle qu’il.elle le souhaite et non pas comme la société lui impose de devenir.

Les membres de la Mutuelle de Travail choisissent s’ils y adhèrent en qualité de porteurs d’une activité (ils deviennent alors des référents d’activité) ou en qualité d’aide sur une activité (ils deviennent alors soutiens d'une activité). Ils ont des responsabilités différentes mais des droits identiques.

La Mutuelle de Travail peut aussi agir comme un groupement d’employeurs dont l’objectif est de mutualiser un emploi.

Elle se dote de tous les outils d'actions et de coopération nécessaires :
• animation et accompagnement juridique ;
• documentation ;
• réseau de compagnonage micro-local ;
• coopérative d'activité et d'emploi ;
• services communs inter-entreprises ;
• développement commercial commun ;
• bourse de travail ;
• espace de co-working ;
• accompagnement à la création d'entreprise ;
• pacte social, écologique, économique avec une charte/label.

(1) https://www.bastamag.net/La-cooperative-integrale-catalane-ou-comment-fonctionner-hors-du-systeme
(2) La Coopération Intégrale du Berry et la provision commune sont actuellement en suspens, le collectif qui les portait ayant décidé de s'accorder des temps de réflexion pour éprouver d'autres systèmes comme, par exemple, une Coopérative Immobilière.
(3) Propriété d'usage : la propriété d'usage est définie par l’usage de ce bien, plutôt que par un titre de propriété contre de l’argent. Par exemple, lorsqu’un immeuble est la propriété collective d’une coopérative : les habitants-coopérateurs ont alors un droit d'usage sur leur logement mais ne peuvent le vendre ou le louer sur le marché pour en tirer un profit financier. Les locaux sont donc seulement des logements et non plus des capitaux soumis à la spéculation d'un marché. La propriété d'usage est reconnue juridiquement dans des pays comme la Norvège, la Suède ou encore l'Allemagne. En France, des organisations comme Habicoop ou Terres de liens ont créé l'équivalent de propriétés d'usage en coopératives à partir du droit des sociétés comme les SCI (Sociétés Coopératives Immobilières) et de nombreuses expériences sont en cours. (Source : https://everybodywiki.com/Propri%C3%A9t%C3%A9_d%27usage)
(4) Licences libres : lire aussi le numéro 30 de (Re)bonds : www.rebonds.net rubrique Archives (en haut à droite de la page d'accueil).
(5) Tiers-lieu : concept élaboré par le sociologue américain Ray Oldenburg dans les années 1980 sous le terme « The Third Place ». Il fait référence à des espaces partagés qui mixent différents usages, venant après ceux du travail et de la maison. Les points caractéristiques d'un tiers-lieu selon Ray Oldenburg sont : le terrain neutre (aucune obligation les uns envers les autres), l'ouverture (en abolissant rangs sociaux et hiérarchiques), communication, accessibilité, noyau dur (pour définir les orientations du lieu), humilité, ambiance (conviviale et chaleureuse), une maison hors de la maison… Pour aller plus loin : https://journals.openedition.org/rsa/1535
(6) Communs : ce terme désigne des formes d'usages et de gestion collectives, de biens, ressources, idées…Sur la notion de commun, écoutez la table ronde :   http://lamanufacturedidees.org/un-monde-commun/ - Toni Negri , Pierre Dardot et Isabelle Stenger.
(7) AMAPs : Associations pour le Maintien de l'Agriculture Paysanne.
(8) Communication lors des XIe Rencontres du RIUESS - Poitiers - 15/17 juin 2011
(9) https://fr.wikipedia.org/wiki/Coop%C3%A9tition

 

Contact

  • Mutuelle de Travail, 6 Grande Rue à Morogues : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.