La terre en commun

« Il reste tant de raisons de se battre pour ces terres de bocage », écrivent des habitant.es de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes (1). Ainsi, c'est « une seconde manche de la lutte qui s'engage » depuis l'abandon du projet d'aéroport. L'enjeu : défendre la terre, pour y prolonger les expériences collectives d'autonomie politique et matérielle. Face à l’État, une nouvelle arme : le fonds de dotation « La terre en commun ».

Un ami zadiste me raconte un jour que lorsqu'il fait du stop pour aller à Nantes, l'automobiliste qui accepte de le prendre est toujours surpris qu'il reste des habitant.es sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. « Mais... vous n'aviez pas tous été expulsés ? »
Non. A vrai dire, personne n'a vraiment été expulsé de la Zone A Défendre au sens où il l'entend. En avril 2018, au cours d'une opération qui a mobilisé 2.500 gendarmes, une grande partie des maisons et des ateliers ont été détruits, des habitant.es blessé.es, arrêté.es, meurtri.es… (2) Certain.es ont fait le choix de partir, mais d'autres sont resté.es. Ils sont environ une centaine aujourd'hui, à poursuivre la lutte.
Contre quoi ? Un monde dominé par le capitalisme ; où la terre, les forêts, les habitats ne sont que des produits qui se marchandent ; où les inégalités persistent et se creusent ; où le rapport aux êtres non humains n'est pensé qu'en termes de profits et de services.

Vers une communauté positive

Mais les personnes restées sur la ZAD ont dû transformer leur positionnement : « La communauté de lutte contre l’aéroport était d’abord une « communauté négative » (3) extrêmement hétérogène, seulement tenue par le refus de l’aéroport ou le refus de son monde. Mais elle contenait aussi en elle les germes d’un autre rapport à la communauté, d’une affirmation, d’une projection positive commune. La plupart des épreuves que nous avons traversées cette année relèvent de l’extrême difficulté à passer de l’assise d’une communauté négative à celle d’une communauté positive. » (1)ete livret nb
Une fois le projet d'aéroport abandonné, les conflits internes qui ont toujours traversé le mouvement n'ont pu être contenus plus longtemps. Ils touchaient des questions de vie pratiques, mais aussi politiques, éthiques… « Ce que nous apprend l’expérience de la ZAD, c’est que si la communauté négative recèle une considérable puissance de destitution, construire une commune depuis une simple juxtaposition de différences, une addition d’identités antagonistes est en revanche impossible. La commune exige un liant bien plus consistant que la diversité tactique face à l’ennemi commun. » (1)

Ceux et celles qui restent aujourd'hui partagent l'envie d'un avenir commun dans le bocage. Ils se retrouvent dans les « Six points » (4), charte élaborée dès 2015 pour penser l'avenir des terres. Les collectifs et les projets restent variés, mais ils se rejoignent sur ces principes, notamment le fait que ce ne sont pas aux institutions, éloignées du terrain, de déterminer l'usage des terres, mais aux habitant.es qui y vivent.

Un nouvel outil pour lutter : le fonds de dotation

Le champ de bataille s'est déplacé. Zadistes et État s'affrontent désormais sur le terrain du droit. Pour rester, les habitant.es doivent en quelque sorte légaliser leur occupation en déclarant leurs activités.
Jouer le jeu ? Pas si simple. Des habitant.es expliquent que « passer d’une pratique paysanne irrégulière à des installations légales n’a pas été une décision facile ». S'ils l'ont fait, « ce n’est ni de gaîté de cœur, ni parce qu' [ils voulaient] devenir des « exploitants agricoles » comme les autres. C’est d’abord pour mettre un terme à l’opération d’expulsion du printemps 2018, pour protéger les maisons, fermes et ateliers de la ZAD, ainsi que toutes les activités subversives qui continuent aujourd’hui de s’y déployer. » (1) Le projet révolutionnaire n'est pas abandonné, loin de là. Les armes fourbies pour y parvenir évoluent.

Les parties prenantes de la lutte contre l'aéroport s'étaient constituées en Assemblée des Usages : un organe de discussion et de prise de décision pour organiser la vie sur la ZAD. Cette assemblée, toujours active, a décidé de créer un fonds de dotation, « La terre en commun ». L'objectif : acquérir les terres, les forêts et les bâtis pour pérenniser les expériences en cours et notamment l'usage partagé des lieux.

Pour rappel, la ZAD s'étend sur 1.200 hectares de terres agricoles et 230 hectares de bois et de friches. Aujourd'hui, 890 hectares appartiennent au Conseil Départemental de Loire-Atlantique et 120 à l’État. Environ 135 devraient être rétrocédés aux propriétaires d'avant 2008. Sur 295 hectares, les propriétaires ne se sont pas manifestés ou ne souhaitent pas reprendre leurs biens.
De plus, sur les trente lieux bâtis habités par les zadistes, vingt-trois appartiennent au Conseil Départemental et sept à l’État.
A partir de 2020, l’État va mettre en vente ses biens. Par exemple, l'auberge des Q de Plomb, la nouvelle ferme des 100 noms, le Moulin de Rohanne…

Le risque : voir s'installer des projets destructeursla terre en commun

A plus long terme, la population des agriculteurs vieillissant, des terres seront bientôt « libérées ». Mais, sous la pression de syndicats agricoles tels que la FNSEA, les regroupements et agrandissements de fermes liées aux agro-industriels sont souvent privilégiés au détriment de la paysannerie respectueuse du bocage.

Des conventions d'occupation précaires déjà signées avec des paysans sur place ont été ou vont être transformées en baux de fermage de neuf ans. C'est la Commission Départementale d'Orientation et d'Attribution des terres (CDOA) qui statue. Mais les zadistes l'accusent de ne pas respecter les critères qu'elle a elle-même fixés, favorisant le clientélisme.

Le risque majeur pour la lutte : que les terres et bâtis deviennent la propriété d'une multitude d'acquéreurs, sans aucune garantie de prolonger les expériences de la ZAD. Des projets destructeurs sont toujours dans les cartons : parc éolien industriel, terrain de compensation écologique pour le droit à détruire…

Les habitant.es veulent préserver les alternatives qu'ils ont créées : sociales, solidaires, culturelles, artisanales, agricoles, forestières. Parmi les activités : des fermes d'élevage et de maraîchage, des boulangeries, une auberge, des jardins, une forge, des chantiers-écoles, une bibliothèque, une menuiserie, un atelier de sérigraphie… La pratique des communs reste fondamentale notamment à travers la solidarité, la mutualisation des savoirs et l'économie non-marchande.

Plus de 2.000 donateurs et 600.000 euros collectés

Le fonds de dotation est un outil qui privilégie la propriété collective. Il n'est pas réservé aux habitant.es de la ZAD et à leurs soutiens : tout le monde peut y contribuer, à travers des dons, petits ou grands. Ceux-ci sont défiscalisés à hauteur de 66 %.manif 26 oct
Comme son nom l'indique, cette structure juridique permet à ceux et celles qui la gèrent de collecter des dons, pour constituer un fonds, dans lequel seront puisés les financements nécessaires à l'achat des terres et des bâtis.
Elle n'est pas une fin mais bien un moyen de fonder une autonomie politique et matérielle.

L'Assemblée des Usages a mandaté six personnes représentatives de la diversité du mouvement pour constituer le conseil d'administration de « La terre en commun » : une occupante et un occupant, une agricultrice historique, un naturaliste en lutte, un membre de la Coordination et un ex co-président de l'ACIPA (5).
L'Assemblée des Usages définit les orientations du fonds, grâce à des commissions. Le conseil d'administration gère le fonds au quotidien. Un comité consultatif de personnalités amies s'assure notamment du caractère désintéressé de la gestion et de la pertinence des investissements.
Tous sont bénévoles et aucun ne peut être bénécifiaire direct du fonds, pour éviter les conflits d'intérêt.

En quelques mois seulement, 600.000 euros ont été récoltés, provenant de plus de 2.000 donateurs. Les membres de « La terre en commun » espèrent atteindre un million et demi d'euros au début de l'année 2020.

Pour s'informer et contribuer, rendez-vous sur le site de « La terre en commun » : https://encommun.eco

(1) Extrait du livret « Prise de terre(s) » paru à l'été 2019 : https://encommun.eco/files/article/ete_livret_nb.pdf
(2) Lire le numéro 13 de (Re)bonds : http://rebonds.net/lazadpartout/417-danslespasdeberrichonssurlazad
(3) « Communauté négative » au sens où l'emploie Maurice Blanchot (« La communauté inavouable », Editions de Minuit).
(4) Les six points pour l'avenir de la ZAD : https://zad.nadir.org/IMG/pdf/6pointszad-a3-2.pdf
(5) ACIPA : Association Citoyenne Intercommunale des Populations concernées par le projet d'Aéroport à Notre-Dame-des-Landes. Elle s'est dissoute après l'annonce de l'abandon du projet d'aéroport en juin 2018 : https://www.acipa-ndl.fr/

 

Nouvelle mobilisation

  • A l’appel de NDDL-Poursuivre Ensemble, des Naturalistes en Lutte, de la Coordination des organisations soutenant les projets de la ZAD, d’habitant.e.s et paysan.nes de la ZAD et de l’Assemblée des Usages, une nouvelle mobilisation « pour les terres communes » était organisée le samedi 26 octobre dernier sur la ZAD.
    Retrouvez le compte rendu de cette mobilisation sur https://zad.nadir.org/spip.php?article6669