Notre Maison Brûle : une plateforme d'autodéfense populaire

Samedi 26 septembre, un an après la catastrophe de Lubrizol (1), une quinzaine de manifestations ont eu lieu partout en France devant des sites industriels dangereux, dont des centrales nucléaires. Les manifestant·es répondaient ainsi à l'appel de Notre Maison Brûle, une plateforme de veille, d'information et d'actions autour du problème des ICPE (Installations Classées pour la Protection de l'Environnement). Nous publions ici sa tribune.

La décennie 2000 avait commencé avec l'explosion de l'usine AZF à Toulouse en septembre 2001. La justice pénale a depuis reconnu la responsabilité accablante de la désorganisation du travail, dont les formes de recours à la sous-traitance, comme cause essentielle de l'accident.
La décennie 2010 a commencé avec un tsunami et l'accident de la centrale nucléaire de Fukushima en mars 2011, à la suite d’une chaîne d’accidents jugés peu probables par les experts en risques technologiques. Cette décennie a vu d’autre part les conséquences en cascade du réchauffement climatique se faire de plus en plus sensibles chaque année.
La décennie 2020, elle, commence avec la pandémie de la COVID, la multiplication d’incendies massifs en Australie, en Californie, en Sibérie, en Amazonie ou encore autour de Tchernobyl. Cet été, nous avons également assisté à l’explosion d’un site de stockage de nitrate d’ammonium qui a détruit le port de Beyrouth parce qu'il avait été abandonné par son propriétaire russe et laissé sans surveillance par les autorités libanaises depuis des années.

Plus de 1.000 accidents industriels en 2019 en France

Ces tragiques accidents industriels sont l’arbre qui cache la forêt. Ils sont le fruit des logiques d’accumulation et de profit des multinationales, de la course effrénée à la croissance des États occidentaux et du mépris des conditions de travail et des impacts environnementaux des forces capitalistes. L’histoire des luttes et les fortes mobilisations des opprimé·e·s de tout ordre en 2019 et en 2020 nous montrent néanmoins que nous pouvons agir.
Nous, citoyen·ne·s et travailleur·euses, habitant·e·s sur le territoire français, bien que moins immédiatement exposé·e·s aux effets du dérèglement climatique que les pays du Sud, sommes toutefois loin d’être à l’abri des dangers technologiques. Bien au contraire, la France est même beaucoup plus exposée que ses voisins : elle a connu 73 fois plus d'accidents industriels qu'en Allemagne en 2019 (plus de 1000 contre 15) (2). Aujourd’hui, dans l’Hexagone et en Outre-mer, il y a 500.000 Installations Classées pour la Protection de l'Environnement (ICPE) (3). Tandis que les conditions de travail se dégradent partout pour les travailleu·euses chargé·es de la maintenance et de l’entretien dans tous les secteurs industriels, les ICPE présentent des risques d’incendie, d’explosion ou de pollution, qui peuvent se cumuler les uns aux autres et sont aggravés par le réchauffement climatique, la multiplication des sécheresses, l'intensification des tempêtes, jusqu'à des failles sismiques qui semblent se réactiver.

Sur ces 500.000 sites, seulement 41.000 sont soumis à une réglementation et à des inspections spécifiques (4). Les 459.000 restants échappent à toute inspection et la plupart de leurs données ne sont pas publiques. Les décisions récentes de destruction des règles du Code du travail et du Droit de l'environnement, sous couvert de simplification, aggravent encore cette situation.
C’est donc un énorme scandale puisqu'on peut travailler sur et / ou vivre à côté de sites aussi dangereux sans même le savoir. Ainsi, d’après l’enquête parlementaire, à Rouen, le 26 septembre 2019, le site de l’entreprise Normandie Logistique qui pourrait être à l’origine du départ de feu chez Lubrisol, classée SEVESO, faisait partie de ces 459.000 sites non répertoriés.

Un problème de compétences dans la maîtrise des risques

Nous faisons également face à un vrai problème de compétences en France dans la maîtrise des risques technologiques. Il y a beaucoup moins d’effectifs au sein des ministères que dans les pays nordiques, pas de formation universitaire assez poussée sur la conception des systèmes de sécurité incendie comme en Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis et pas suffisamment de cours sur ce sujet dans la formation de nos techniciens, de nos ingénieurs et de nos architectes. Les préfets, qui ont à leur charge la responsabilité des ICPE sur leur territoire, sont seuls à arbitrer entre développement économique et protection de la population et de la biodiversité.

À l’heure actuelle, les pouvoirs publics ne donnent pas les moyens humains et financiers suffisants à l’instance d’inspection des établissements classés, et la grande majorité des sites dangereux n’est pas inspectée. Pour éviter que la logique économique continue de primer sur les êtres vivants, il faut identifier les risques technologiques que les industriels et le gouvernement français font peser sur la population et les écosystèmes, grâce à un engagement populaire essentiel en ces temps de crise.

La France doit changer de paradigme, d’autant plus que le pays le plus nucléarisé de la planète est aussi le deuxième pays de l’Union Européenne après l’Allemagne en nombre d’usines présentant des risques d’accidents majeurs. Comme pour Lubrizol, les 1.300 sites SEVESO et les 127 Installations Nucléaires de Base (INB) de notre territoire peuvent être mis en danger par ces 459.000 sites qui peuvent entraîner des effets dominos à l’échelle d’une ville ou d’un territoire. En outre, la logique du « moins-disant » dans le recours à la sous-traitance et à l’intérim, entraîne une maintenance de ces sites en mode dégradé, redoutable en termes de maladies professionnelles graves (cancer et autres) et d’accumulation de risques d’accident.

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Élaborer collectivement des savoirs et les partager localement

Enfin, le grand public n’est absolument pas informé ni sensibilisé sur ces sujets. Dès le plus jeune âge, nous prenons les entraînements d’évacuation incendie réalisés dans le milieu scolaire avec dérision, contrairement à d’autres pays dans le monde qui reconnaissent la réalité des dangers et refusent d’infantiliser leur propre population. Nous devons donc investir particulièrement la question éducative en permettant à tous les enfants d’accéder aux savoirs élaborés de la culture écrite, en améliorant considérablement les conditions d’enseignement et en intégrant de manière beaucoup plus poussée les enjeux environnementaux, économiques, sociaux et politiques dans les programmes.

La question des dangers industriels n’est pas une nouvelle lubie environnementaliste mais concerne en tout premier lieu les travailleur·euses et les habitant·e·s des quartiers populaires. Alors qu’ils pâtissent déjà des fortes inégalités sociales et d’importantes discriminations racistes, ils sont bien plus vulnérables et exposés au changement climatique.

C’est pourquoi nous pensons qu’il est temps de se mobiliser concrètement pour :
- produire un savoir ouvrier et populaire sur le travail et les dangers technologiques,
- empêcher l’allègement de la réglementation qui permettrait l’implantation dans des conditions inacceptables de nouveaux sites industriels tels que les 78 annoncés par le gouvernement en juillet 2020,
- agir pour la substitution des activités industrielles dangereuses remplaçables immédiatement,
- réduire et surveiller celles dont nous ne pouvons pas nous passer dans un premier temps.

Ainsi, nous n'avons pas besoin des engrais à base de nitrate d'ammonium dont l’agro-industrie française raffole (8 % de la consommation mondiale pour notre petit pays), et qui pourraient être remplacés par davantage d'agriculture biologique, en se passant progressivement d'engrais chimiques à condition d’investir dès maintenant massivement dans la transition agricole. Outre les dangers qu’elle fait peser sur les personnes résidant en France, elle expose les populations proches des ports du Liban, de la Roumanie, de l'Ukraine, du Sénégal, d'Inde, d'Algérie, de la Libye et du Yémen par son commerce mondial.

Pour ce faire, la plateforme Notre Maison Brûle a été conçue pour élaborer collectivement et partager localement des savoirs situés grâce à des outils d’enquête et de mobilisation sur une cartographie contributive. Notamment pour identifier les 459.000 installations agricoles, usines et entrepôts potentiellement dangereux, mais aussi pour briser l’invisibilité des conséquences sanitaires, tels les cancers professionnels et environnementaux et autres maladies industrielles. Nous devons montrer grâce à ces savoirs populaires qu’il est possible de remplacer efficacement ces dangers que nous impose une minorité, mais aussi que les ouvrier·ères, les riverain·es et les générations futures ne sont pas condamné·es à travailler et à vivre dans un environnement dangereux pour toujours.

Solidaires par-delà les frontières, nous n’oublions pas la responsabilité des pays riches et d’une puissance nucléaire et industrielle néocoloniale telle que la nôtre dans le système capitaliste extractiviste, qui mettent en danger les peuples et les écosystèmes du Sud, par l’extraction de matières premières et le transit permanent de marchandises dangereuses.
(...)

Ensemble, construisons une mobilisation d’enquête-action pour développer un rapport de force qui nous sera favorable et arrêter l’intoxication du monde.

Si vous souhaitez signer la tribune, c’est par là : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

Liste des signataires sur https://www.notremaisonbrule.net

(1) https://reporterre.net/Lubrizol-nous-a-salis-un-an-apres-l-incendie-des-Rouennais-temoignent
(2) http://www.senat.fr/rap/r19-480-1/r19-480-1.html
(3) https://www.actu-environnement.com/media/pdf/news-23816-ICPE-statistiques-2013.pdf
(4) https://www.actu-environnement.com/ae/news/ICPE-installations-classees-statistiques-chiffres-2018-33080.php4

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