« Nothing to hide », Marc Meillassoux et Mihaela Gladovic

S'il fallait n'en retenir qu'un sur le sujet, c'est LE documentaire que je recommanderais. Il traite de la surveillance de masse et de son acceptation par la population, en prouvant pourquoi l'argument « Je n'ai rien à cacher » ne tient pas. Clair, vivant, passionnant !

Sorti en septembre 2017, « Nothing to hide » est un film franco-allemand réalisé par Marc Meillassoux et Mihaela Gladovic. Produit en partie grâce à une campagne de financement participatif (sur la plateforme Kickstarter), il a été mis en ligne sous licence Creative Commons ; il est visible librement et gratuitement sur Internet.

Le fil conducteur est l'expérience menée sur Mister X, alias Max Thommes, comédien qui vit à Berlin. Il accepte que ses métadonnées (c'est-à-dire les données générées par ses navigations sur Internet) soient collectées durant un mois via son smartphone et son ordinateur, puis analysées par des chercheurs. A l'origine, ceux-ci ne le connaissent pas ; pourtant, à l'issue de l'expérience, ils lui livrent des détails extrêmement précis sur sa vie privée et professionnelle qui déstabilisent le jeune homme. Ces données pourraient être vendues à des fins commerciales. Mais elles pourraient aussi être (mal) interprétées par un Etat soucieux d'en savoir toujours plus sur ceux qu'ils gouvernent.

Lorsqu'on se sert d'Internet, on autorise parfois les « cookies », des données collectées par le site que nous consultons. Mais d'autres entreprises, appelées « tierces parties », ont aussi accès à ces informations, sans que nous le sachions : elles les achètent, tout simplement, sur un marché appelé négoce de données. Les Etats peuvent aussi être des acheteurs.

L'histoire de Max Thommes est entrecoupée d'interventions de lanceurs d'alerte, de hackers ou de personnes ayant fait l'objet de surveillance. Chacun à leur manière, ils démontent l'argument souvent opposé à la lutte contre cette surveillance de masse : « je n'ai rien à cacher » (Nothing to hide, en anglais).
En premier lieu, cet argument est faux : 60 % de la population commet régulièrement des infractions mineures, qu'elles concernent le Code de la Route ou une déclaration au service des impôts…
Thomas Drake, ancien salarié de la NSA (1) et lanceur d'alerte, donne un exemple concret : « Si vous dites « Je n'ai rien craindre car je n'ai rien à cacher. » Donc tout va bien. Alors je réponds : « Donnez-moi vos clés de voiture, de votre domicile, vos mots de passe, vos comptes bancaires, votre carnet de santé. Toutes vos données personnelles. Je les garderai dans une boîte sécurisée que je garderai personnellement en sécurité. » Pas une personne parmi les milliers que j'ai interrogées au cours de nombreuses conférences n'était prête à me confier ses données. Et pourtant, je leur demandais leur consentement... »

L'argument « Je n'ai rien à cacher » est insoutenable pour une autre raison, fondamentale dans les sociétés démocratiques et qu'exprime clairement Edward Snowden (2) : « Dire que la vie privée ne vous intéresse pas parce que vous n'avez rien à cacher, c'est comme dire que la liberté d'expression est inutile parce que vous n'avez rien à dire. Car même si vous n'utilisez pas vos propres droits, d'autres en ont besoin. »
Accepter la surveillance de masse, c'est oublier que des personnes militent, luttent, construisent des contre-pouvoirs pour le bien collectif. C'est aussi oublier que le régime politique de nos pays peut changer. L'Allemagne ne le sait que trop bien. La France l'a sans aucun doute oublié. Avec les lois liberticides telles que votées durant l’Etat d'urgence, tous les appareils, économiques, législatifs et judiciaires sont prêts pour un totalitarisme inégalé. Légalement.

Des militants l'ont déjà amèrement compris, comme Joël Domenjoud, impliqué dans les mouvements écologistes, assigné à résidence durant la COP 21 à Paris et surveillé pendant de nombreux mois alors que son casier juridiciaire est vierge et qu'il n'a jamais fait l'objet d'aucune poursuite !

L’Etat a parfois intérêt à ce que sa population sache qu'elle est massivement surveillée. Ainsi, elle modifie ses comportements, n'ose plus, n'entreprend plus et surtout, ne se révolte plus…

Loin d'être monté sur un ton complotiste ou de paranoïa, le documentaire présente des faits, les étaye et propose des solutions. Une belle leçon.

Dans le même esprit, préférez « Peer Tube » à « You Tube » pour visionner le film : https://peertube.fr/videos/watch/4f057fb6-5491-4f23-822b-12e6c4884447

(1) NSA : National Security Agency, agence responsable du renseignement aux Etats-Unis.
(2) Edward Snowden : ancien employé de la CIA (Central Intelligence Agency) aux Etats-Unis et lanceur d'alerte. Il vient de publier « Mémoires vives » (éditions du Seuil).