« Et quelquefois j'ai comme une grande idée », Ken Kesey

Un choc. Comme il en advient peu, finalement, dans la vie de ceux et celles qui lisent beaucoup. Il y a un avant et un après « Et quelquefois j'ai comme une grande idée ». Un roman aussi puissant que singulier, longtemps méconnu en France, pourtant tout droit sorti de l'esprit halluciné et hallucinant de Ken Kesey, auteur de « Vol au dessus d'un nid  de coucou ». La forêt y tient une grande place.

Mais dans le chef-d'oeuvre de Ken Kesey, elle n'est pas celle qui nourrit, abrite, protège. Elle est celle qui se défend, déborde, enferme. Sous le ciel humide de l'Oregon, elle semble étendre ses racines et ses branches partout : dans les rues de la petite ville de Wakonda, dans la maison de la famille Stamper, jusque dans la mer… Elle lutte. C'est que chaque jour, les bûcherons l'assaillent, eux qui la croient immortelle. « Je l'ai coupée et je l'ai vue repousser. Ça repoussera toujours, toujours ! » hurle le vieux Henry Stamper, le patriarche de la famille au coeur du roman.

L'histoire paraît assez simple : à Wakonda, aux Etats-Unis, une grève paralyse toute la filière forestière. Le syndicat interdit à quiconque d'abattre des arbres. Interdire ? Obéir ? Deux mots qui ne font pas partie du vocabulaire des Stamper, d'irréductibles bûcherons de pères en fils, que tous semblent à la fois détester et craindre. La situation se tend un peu plus encore lorsque revient dans la région le fils cadet, pétri de mauvaises intentions…
L'intrigue est passionnante. Non seulement Ken Kesey possède un véritable don pour créer des personnages et leur donner vie, mais il use d'un formidable procédé : il narre selon une multiplicité de points de vue. Chaque chapitre est vécu d'après le regard voire l'esprit d'un personnage différent. L'effet semblant même s'accélérer selon les états des personnages, le changement s'opérant alors d'un paragraphe à un autre. Effet maîtrisé. Du génie.

Et d'une histoire d'apparence simple, se dégage en fait de vraies interrogations, que le journaliste Charles Bowden résume dans l'introduction du livre : « Quelle sorte d'avenir est encore possible lorsqu'on se retrouve à court de ressources et qu'on est réduit à abattre les derniers arbres ? »
Il souligne à quel point l'oeuvre de Ken Kesey « tout entière traite de prisonniers, qu'ils soient conscients de la cage et en liment les barreaux ou qu'ils se résignent à tirer leur temps ». Son premier livre, « Vol au dessus d'un nid de coucou », avait pour décor un asile ; la forêt de « Et quelquefois j'ai comme une grande idée » est aussi celle qui enferme.

L'auteur, lui, a passé sa vie à s'échapper. Né en 1935, il est connu pour avoir écrit « Vol au dessus d'un nid de coucou » en 1962 et pour ses expériences sous LSD avec son groupe d'amis, les Merry Pranksters. Il connut la fuite, la prison, la célébrité et l'oubli.
Mais c'est bien « Et quelquefois j'ai comme une grande idée », paru en 1964, qu'il considérait comme son chef-d'oeuvre. Il ne sera publié qu'en 2015 en France, grâce à huit années de travail d'une équipe de la maison d'édition Monsieur Toussaint Louverture ! « C'est l'un des plus grands livres qu'il nous ait été donné de lire », conclut-elle en dernière page. Sans aucun doute.

Le site de la maison d'édition : http://www.monsieurtoussaintlouverture.net/Livres/Ken_Kesey/Ken_Kesey_index.html