« Expériences musicales » de Jean Dubuffet

Le nom de Jean Dubuffet est indissociable de l'art brut. Mais, si on connaît son importance dans la peinture, le dessin, la sculpture ou même l'architecture, on ignore souvent qu'il a aussi mené des expériences musicales. On y retrouve son obsession de l'authenticité.

« Les expériences musicales qui m'ont occupé plusieurs mois en 1961, puis plus tard à nouveau en 1974, visent à un oubli total de tout le conditionnement musical culturel. » (1) Dans ses créations visuelles comme dans ses créations sonores, Jean Dubuffet cherchait à se soustraire aux figures imposées : à celles qui définissent a priori ce qui doit être désigné comme art ou non ; à celles qui imposent normes, codes, valeurs ; à celles qui enferment le créateur dans des logiques de marché…
Ainsi, ses expériences musicales « visent à effacer tout ce qui a reçu jusqu'à présent le nom de musique et à repartir d'un autre pied ». « Y sont révoqués les principes qui forment l'assise de toute musique traditionnelle, et donc d'abord les sons de la gamme, puis le rythme et la mesure. » (1) Lorsqu'on écoute les enregistrements de 1961, on ne peut distinguer clairement aucune mélodie, ni aucun chant. Sont exprimées là « des humeurs affectives ou passionnelles, et restituées aux rumeurs cosmiques livrant leur bruit sauvage » (1). Certes, le résultat peut être déroutant, mais il est, dans sa forme comme dans son fond, accessible à tous et à toutes, puisqu'il ne fait appel à aucune connaissance musicale ou artistique particulière, à aucune référence, mais bien, simplement, à notre capacité à ressentir des émotions.Toute la force de Jean Dubuffet est là : dans ce « Pleure et applaudit », dans ce « Bateau coulé » ou encore ces « Cris d'herbe ».

D'abord accompagné par Asger Jorn, Jean Dubuffet poursuivit ses expériences musicales seul.

Né en 1901, Jean Dubuffet est mort en 1985. De ses premiers cours aux Beaux-Arts du Havre en 1917 à sa disparition, il n'a eu de cesse de prendre des positions anti-culturelles. En 1924, assailli de doutes sur les valeurs de la culture, il a arrêté de peindre pendant huit ans et a travaillé dans l'entreprise de négoce en vin de ses parents. Finalement, après des périodes d'alternance, il a repris définitivement le pinceau en 1942. Il a alors décidé de s'intéresser à de nouvelles formes d'art. En 1945, il a entrepris des recherches et des voyages de prospection d'oeuvres marginales en Suisse et en France. En 1947, il a ouvert, au sous-sol de la galerie Drouin à Paris, le Foyer de l'art brut. Celui-ci a déménagé un an plus tard chez Gaston Gallimard et a été géré par La Compagnie de l'art brut. La collection s'est enrichie année après année, au fil des recherches de ses membres. En 1975, elle a été transférée à Lausanne, en Suisse, où elle est toujours visible aujourd'hui. Plus de 30.000 œuvres la composent.

Mais qu'est-ce que l'art brut ? Jean Dubuffet le définit ainsi : « des ouvrages exécutés par des personnes indemnes de culture artistique, dans lesquels donc le mimétisme, contrairement à ce qui se passe chez les intellectuels, ait peu ou pas de part, de sorte que les auteurs y tirent tout (sujets, choix des matériaux mis en œuvre, moyens de transposition, rythmes, façons d'écriture, etc), de leur propre fonds et non pas des poncifs de l'art classique ou de l'art à la mode. Nous y assistons à l'opération artistique toute pure, brute, réinventée dans l'entier par toutes ses phases par son auteur, à partir seulement de ses propres intuitions. De l'art donc, où se manifeste la seule fonction de l'invention, et non celles, constantes dans l'art culturel, du caméléon et du singe ».  (2) Parmi ces créateurs les plus connus, citons Adolf Wölfli, Emile Ratier, Heinrich Anton Müller ou encore Carlo.

Les expériences musicales de Jean Dubuffet ont été éditées à plusieurs reprises et sous différentes formes, notamment en vinyle et en CD. On peut en écouter des extraits sur le site de la Fondation Dubuffet : http://www.dubuffetfondation.com/son_exp_musicales2.html

(1) Extrait du livre « Jean Dubuffet, expériences musicales », aux Cahiers de la Fondation Dubuffet (n°1) paru en 2006.
(2) http://www.dubuffetfondation.com/savie.php?menu=28&lang=fr