« Voyage en misarchie – Essai pour tout reconstruire » d'Emmanuel Dockès

Danilo Proietti fait partie du collectif « Habiter et bâtir autrement » (1). Il nous propose de lire l'ouvrage d'Emmanuel Dockès et en livre ici une critique originale.

Emmanuel Dockès est un professeur agrégé de droit français, spécialiste du droit du travail. Juriste engagé contre le « stroboscope législatif », il se bat pour une simplification et une meilleure accessibilité du droit qui, « pour être démocratique, doit être lisible par tous ».

Auteur de nombreuses réflexions sur le thème des relations de pouvoir dans l'entreprise et la sphère économique, ou sur la montée de la xénophobie, Emmanuel Dockès précise et applique ses idées dans « Voyage en Misarchie » (2) en nous présentant en détail le fonctionnement d’une société alternative, concrète et accessible.
Résultat ? Plutôt qu' un énième récit utopique, un ouvrage qui donne des clés pour appliquer une alternative possible à la société contemporaine.

Lire « Voyage en Misarchie », c’est comme aller à une journée portes ouvertes à la ZAD de Notre-Dames-des-Landes, c'est comme visiter un squat ou un centre social autogéré ou encore, c'est comme être accueilli.e dans un collectif militant qui expérimente des formes d’autogestion et d’autonomie ou qui se bat pour défendre un Commun. On y retrouve la même joie, la même fraîcheur et le même enthousiasme d’un.e camarade qui accueille des nouveaux.lles arrivant.es. On se sent tout suite à la maison et on n’a plus envie de repartir.

Lire « Voyage en Misarchie », ce n'est pas du tout comme aller à la CAF, à Pôle Emploi ou à l’hôpital. Lieux de contrôle, de soumission, d’incompréhension ou d’angoisse. Où les accueilli.e.s et les accueillant.e.s n'ont qu’une envie : se tirer, et surtout, n'en ont rien à foutre les un.es des autres.

Lire « Voyage en Misarchie », c’est encore moins comparable à l’expérience d'un supermarché ou d'une banque, lieux où règne l’hypocrisie et où l’argent est une finalité et non un moyen.

« Voyage en Misarchie » est à l’opposé de l'ouvrage « Les Dépossédés ». Dans ce livre d'Ursula K. Le Guin, le protagoniste, Shevek, habitant d’Anarres, une planète fondée sur les principes du Communisme Libertaire, décide d’entreprendre un voyage sur la planète voisine, Urras, où le capitalisme est toujours bien implanté. Son but est de trouver un moyen de concilier les deux mondes qui souffrent tous deux de l'immobilisme de leur principes fondateurs et où les incohérences émergent de plus en plus.
Dans « Voyage en Misarchie », le protagoniste, Sébastien, un odieux professeur de droit, bien accroché aux vétustes valeurs de la République et aux idéaux de fausse égalité du libéralisme, se retrouve malgré lui, suite à un accident d’avion, à visiter un continent inconnu, L’Arcanie, où l’autorité, le capitalisme et les inégalités ont été effacés ou sont en train de l’être.

A la différence d’Anarres, où les habitants pensent avoir créé la société parfaite qui n’a plus besoin d’être améliorée, où les mêmes vieux principes de 200 ans sont toujours appliqués et où la tendance révolutionnaire a laissé place à la centralisation et la bureaucratie, en Arcanie le processus révolutionnaire est toujours vivant, ce qui permet à la Misarchie de progresser, de reconnaître et corriger ses erreurs.

Par exemple, en Arcanie, le revenu universel a déjà été expérimenté dans les année 1950 et aboli par la suite en faveur d’un système qui garantit la gratuité de tous les biens essentiels dont il est difficile d’abuser (éducation, santé, justice, internet…), subventionne le reste (avec un système qui crée l’assistance sans créer d’assistés) et garantit l’accès au logement à travers des emprunts sans intérêt. Le travail à temps plein est de seize heures par semaine et les entreprises sont structurées pour devenir progressivement égalitaires, grâce à un mécanisme qui permet aux travailleur.euses de gagner un pourcentage de plus en plus majoritaire des droits de vote, au fur et à mesure qu’ils remboursent le capital des contributeur.euses initiaux.les, eux.lles-mêmes travailleur.euses, non pas simples investisseur.euses/spéculateur.ices.

L’ouverture d’esprit des habitant.es d’Arcanie est si large que c'en est parfois déroutant. On trouve même des espèces de punks capitalistes qui vénèrent Bolloré et Schueller, les « cravates bleues ». Ceci est possible grâce à l’éducation particulière dont les enfants bénéficient : la rotation infantile, une espèce de garde alternée parmi plusieurs associations de familles choisies par les enfants eux-mêmes, afin de leur permettre d’avoir une éducation disparate et d’échapper aux petits dogmes familiaux. Cette éducation leur offre une vision équilibrée du monde et très égalitaire de la société. Société dans laquelle, il en va de soi, les migrant.es sont non seulement bien accepté.es mais reconnu.es en tant que ressources précieuses. Il.les sont encouragé.es à rester grâce à une subvention initiale qui leur permet de s’intégrer facilement.

Il en déplaira aux plus conservateur.ices, les mœurs sexuels des Arcaniens sont très ouverts et décomplexés, sans pour autant tomber dans la luxure.

Abolition de l’argent liquide en faveur d’une monnaie électronique gérée par une caisse centrale gratuite ; abolition de la publicité ; propriété fondante ; droit d’usage ; droit d’auteur limité à cinq ans ; assemblées mixtes d’élu.es (révocables) et citoyen.nes tiré.es au sort ; principe de la liberté d’association… Il est sans doute difficile d'expliquer en quelques lignes toutes les idées révolutionnaires contenues dans ce dense essai déguisé en roman de fiction. Il nous fait rêver à une alternative séduisante mais logiquement souhaitable, à travers de longs dialogues qui parfois font penser au « Dialogue sur les deux grands systèmes du monde » de Galilée, surtout au début, quand Sébastien assume le rôle de Simplicio, l’acharné défenseur de la vieille physique aristotélicienne.

Il s’agit sans doute d’un roman qui mérite une place sur toutes les étagères de ceux et celles qui n’ont pas abandonné l’idée qu’une société plus juste, plus égalitaire peut exister et que son existence dépend de nous.
Ce n’est pas un roman qu’on lit une seule fois puis qu'on oublie. Certes, en tant que roman, il n’est pas comparable aux grands classiques qu’on a envie de relire plusieurs fois, mais en tant qu’essai, il demande d’être repris en main à plusieurs reprises : pour revenir sur certains concepts et les approfondir (grâce aussi à la table thématique à la fin de l’ouvrage) ; pour les réviser en vue de formuler une proposition au sein d’un collectif militant ; ou pour une classique soirée « on refait le monde » entre potes.
Son langage à la fois clair et simple (comme le vulgaire choisi par Galilée à la place du latin) mais également technique et concret quand il est nécessaire, se prête bien à tout type de public et contexte. Ce qui compte, c’est que le message passe.

Danilo Proietti

(1) (Re)découvrez le collectif « Habiter et bâtir autrement » dans les numéros archivés de (Re)bonds. « Défendons d'autres manières d'habiter » : http://rebonds.net/lazadpartout/418-defendonsdautresmanieresdhabiter et « Habiter et bâtir autrement en résidence à la Cathédrale » : http://rebonds.net/cathedraledejeanlinardbiencommun/508-habiteretbatirautrementalacathedrale
(2) Publié en 2017 aux éditions Du Détour.