« Mettre au monde », Patrice Van Eersel

Ce livre ne s'adresse pas seulement aux femmes qui s'apprêteraient à accoucher. S'il est formidable, c'est avant tout parce qu'il parle d'où nous venons tou·te·s et par là même, des rapports au monde qui découlent de ce point de départ. Ils sont différents d'une culture à l'autre, d'une époque à l'autre, d'une famille à l'autre, d'une méthode d'accouchement à l'autre...

L'auteur de « Mettre au monde – enquêtes sur les mystères de la naissance » (1) est un homme. Cela pourrait rendre méfiant·e·s : pourquoi donc un homme se sentirait-il légitime d'écrire sur ce thème ? N'y aurait-il pas d'expertes mieux placées pour s'exprimer en la matière ?

Dès le début de l'ouvrage, Patrice Van Eersel s'explique : le journaliste (qui participa au lancement de « Libération » en 1973) a parcouru le monde pendant vingt ans pour réaliser ses reportages et il a eu de nombreuses occasions d'assister à des accouchements « en tout genre ».
En tant qu'homme, il s'est particulièrement intéressé à la place que tiennent les pères dans le processus d'accompagnement. Il écrit : « Entre la génération de mon père et la mienne [l'auteur est né en 1949, ndlr], entre la première et la seconde moitié du XXe siècle, un tel renversement s'est produit quant au rôle de l'homme dans cette histoire que j'éprouve le besoin de tenter sinon un bilan, du moins une diagonale à travers le terrain, même partielle et partiale. »
Autre raison pour laquelle il a souhaité écrire cet ouvrage : « la joie incommensurable que m'ont donnée [s]es enfants ». Chacun·e est arrivé·e dans un contexte particulier et l'auteur se sert de ses expériences pour nous rappeler régulièrement son point de vie : celui d'un Occidental qui habite un pays et un siècle, où la péridurale est la norme et la douleur une hérésie.
Enfin, Patrice Van Eersel veut explorer ce qu'il appelle « les paradoxes » : douleur-anesthésie, naturel-artificiel, naissance-mort…

Au fil des pages, il raconte comment la médecine a progressivement investi le champ de l'enfantement, autrefois réservé aux femmes, aujourd'hui largement dominé par les hommes ; comment cette médicalisation a modifié profondément notre rapport à notre corps, mais aussi nous a coupé de notre nature de mammifère ; comment, pour se reconnecter à elle, des hommes et des femmes entendent faire « autrement », en s'inspirant de travaux scientifiques et / ou de rituels ancestraux ; comment, surtout, la manière de « mettre au monde » peut relever d'un choix et devenir une véritable affirmation de son être.

A travers des exemples concrets, des témoignages et des entretiens qu'il a réalisés, Patrice Van Eersel emporte les lecteur·ice·s. Son style est sobre et vivant. Il se garde de porter des jugements mais apporte à la fois des questionnements et des éléments de réponses, notamment en présentant des méthodes d'accouchement très variées.
Il n'élude aucun sujet : s'il sait parler de violence, de douleur et de peur, il sait aussi être poétique, en évoquant la musique, le cosmos, l'amour et les soigneurs d'âmes qui entourent l'acte de « mettre au monde ». Expression que chacun·e pourra prendre ici dans son acception littérale ou symbolique.

(1) Editions Albin-Michel.