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Loire Sentinelle : une exploration au long cours pour mieux défendre le fleuve

« Le véritable voyage de découverte ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages mais à avoir de nouveaux yeux. » Marcel Proust

C'est une expérience unique au monde que Julien Chapuis et Barbara Rhétoré mènent depuis le printemps dernier. Iels ont effectué une descente intégrale de la Loire pour révéler l’ADN environnemental du fleuve. Mais leur aventure ne se cantonne pas à un programme scientifique : iels ont proposé à des artistes de se joindre à elleux, afin d’explorer les formes que pourrait prendre « une culture vivante du fleuve ». A chaque escale, iels ont organisé des rencontres avec le public, pour partager le fruit de leurs découvertes et leur ressenti, mais aussi pour collecter les récits des habitant·e·s, usager·e·s, défenseur·se·s de la Loire et de ses bassins.·

« Que va devenir la Loire et qu’allons-nous devenir avec elle ? » ont-iels interrogé. Les réponses prennent de multiples formes et différents types de restitution sont envisagés dans les prochains mois.
Mais pourquoi est-il intéressant de mieux connaître ce fleuve ? Quelles sont ses richesses ? Les dangers qui le guettent et qui, par conséquent, guettent tous·tes celleux qui y vivent, voire bien au-delà ? Comment l’association de la science et des arts peut constituer une formidable défense ?

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Révéler sans mettre en danger ?

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Julien Chapuis et Barbara Rhétoré sont éthologues de formation : iels étudient le comportement des espèces animales (y compris humaine) dans leur milieu naturel ou dans un environnement expérimental. Egalement biologistes, médiateur·ice·s scientifiques et chargé·e·s d’enseignement universitaire, iels ont créé leur propre structure d’exploration et de culture scientifique en 2015 : Nat Explorers.

Leurs premiers travaux les ont mené·e·s loin de leur Loire natale : en 2016, à la frontière entre le Panama et la Colombie pour explorer des zones jusqu’alors inconnues mais parmi les plus riches, biologiquement, de la planète. Ont suivi 200 jours en Amérique Centrale pour dresser un état des lieux de la protection de la nature. En 2017, iels sont parti·e·s à Madagascar étudier les mammifères, oiseaux, reptiles, amphibiens, mais aussi poissons, insectes, fougères, mousses...

Explorer ce qui n’a pas été découvert… Quand on pense aux nombreuses découvertes qui ont ensuite permis de violentes exploitations d’êtres et de ressources, on peut s’interroger sur la pertinence de révéler ce qui vit très bien sans l’intervention humaine. « C’est une question que nous nous posons beaucoup, c’est un difficile équilibre, reconnaît Julien Chapuis. Mais nous voulons montrer que d’autres formes d’exploration sont possibles : avec l’exploration de proximité, pas besoin d’aller à l’autre bout du monde. Et dans le cas précis de la Loire, son état de dégradation est tel qu’il nous a semblé nécessaire de mener cette expérience pour mieux vivre avec elle et pour mieux la défendre. »

Quels sont les dangers qui la menacent ? « Pour résumer, disons le capitalisme extractiviste. La monoculture, l’usage du fleuve pour des questions énergétiques, l’urbanisme avec l’artificialisation des sols... » En 2013, une étude écotoxicologique menée par Vet-Agro-Sup et le Muséum d’Orléans avait révélé que les rejets directs ou indirects des produits agricoles et de l’activité industrielle contaminaient l’ensemble des espèces et du réseau trophique du fleuve. Cinquante-quatre polluants différents, tels que le PCB, le mercure, le plomb ou le cadmium, y avaient alors été retrouvés (1).

 

skatepark 1

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Une culture vivante du fleuve

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La Loire est le plus long fleuve s’écoulant exclusivement en France : 1 008 kilomètres depuis ses sources au Mont-Gerbier-de-Jonc en Ardèche, jusqu’à l’estuaire de Saint-Nazaire en Loire-Atlantique. Souvent présenté comme « sauvage », il a en fait été largement domestiqué depuis l’Antiquité, par des aménagements qui visaient à favoriser la navigation et le commerce, et à protéger les populations des crues, par exemple.
Parler de « fleuve vivant » serait plus juste, tant son lit ne cesse de bouger, ses débits de varier, ses paysages de se métamorphoser. Ainsi, la Loire se présente-t-elle différemment selon les régions qu’elle traverse, ses habitant·e·s, les saisons…

C’est sur cette « culture vivante du fleuve » que les deux explorateur·ice·s ont enquêté, au cours d’un projet appelé Loire Sentinelle. « Nous avons constaté que de plus en plus de personnes tentent d’être plus proches du fleuve, de se relier à lui, explique Julien Chapuis. Ces connexions participent à des cultures du fleuve. Sont-elles différentes selon les territoires ? Nous avons envie d’explorer cette question sur un temps long. »

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Reconstituer l’ADN de la Loire

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Première étape sur le terrain : la descente de la Loire du 1er mai au 23 juillet dernier. D’abord à pied puis en canoë canadien pour la majeure partie du parcours. A bord d’Umiak, 150 kilos de matériel dont des outils scientifiques. Julien Chapuis et Barbara Rhétoré avaient préalablement identifié les sites où iels ont réalisé 18 prélèvements pour l’ADN environnemental et 20 pour les micro-plastiques. Comment ont-iels choisi ces lieux ? « Ce sont des zones de friction entre la vie humaine et celle du fleuve, répond Julien Chapuis. Des zones urbaines, de confluence ou d’obstacles, par exemple. »

Pour les micro-plastiques, les deux biologistes utilisent deux techniques. Dans l’eau, un filet de type filet à micro-plancton. « Nous le laissons dériver pendant 30 minutes et nous renouvelons l’opération trois fois, pour que ce soit représentatif. Nous récupérons ainsi ce que la Loire nous apporte. Les morceaux de micro-plastiques mesurent de 5 mm à quelques centaines de nanomètres. En laboratoire, ces particules vont être comptées et caractérisées. »
Dans le sédiment, une pelle métallique permet de remplir un bocal, également analysé par un laboratoire. « Sur le sédiment, les analyses sont plus fines : nous pouvons dire de quoi chaque particule est composée. »

Pour l’ADN environnemental, l’eau est filtrée également pendant 30 minutes à l’aide d’une pompe. « Le filtre retient la matière dont la matière organique : des excréments, des traces de sang, des gamètes, du mucus… Cela nous indique quelles sont les espèces qui vivent là. » Une méthode de la police scientifique qui a été étendue à l’écologie.
A l’échelle d’un fleuve, c’est la première fois qu’un tel ADN va être constitué. « L’idéal étant de revenir régulièrement et de voir comment il évolue », souligne Julien Chapuis.

Trois laboratoires français sont partenaires de l’expérience. Les premiers résultats ont été partagés lors de l’arrivée à Saint-Nazaire et le reste sera transmis à Nat Explorers progressivement jusqu’au printemps 2023.

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Une résidence d’artistes flottante

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Sur le terrain également, des artistes et penseur·se·s invité·e·s à une « résidence flottante », c’est-à-dire à suivre l’aventure, entièrement ou pour partie, et à y poser un autre regard, plus sensible. Y ont participé le photographe Jean-Félix Fayolle, l’autrice Clara Arnaud, la carnettiste Aurélie Calmet, la documentariste Laure Bourru, l’historienne et essayiste Marielle Macé ou encore le journaliste Sébastien Rochard.

Chacun·e à leur manière, souvent en s’inspirant des récits qu’iels ont collectés au fil de l’eau et de leur propre rapport au fleuve, iels font écho à l’aventure Loire Sentinelle sous diverses formes : des photographies, des textes, des dessins, des vidéos… (2) En faisant ainsi trace, iels contribuent, elleux aussi, à révéler l’ADN de la Loire.

 

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Un geste symbolique fort

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Pour échanger avec les riverain·e·s, l’équipe de Nat Explorers avaient prévu des « escales-rencontres ».

Julien Chapuis se souvient de la première au Gorges de la Loire, au Moulin du Chambon, le 7 mai : « c’est un lieu très important car c’est là qu’aurait pu être érigé un barrage il y a trente ans. Nous avons rencontré des militant·e·s de l’association SOS Loire Vivante qui s’y était opposée (3). Nous avons réalisé des échantillonnages devant des gens qui étaient là, à regarder la science à l’œuvre, en direct. Nous pouvions répondre à leurs questions. Et puis, il y a eu un temps de restitution scientifique et artistique. »

Tout au long du parcours, des associations et des particulier·e·s sont ainsi venu·e·s les écouter ou participer à des ateliers.

A la fin du périple, à l’estuaire, le 23 juillet, c’est l’association environnementale Bretagne Vivante qui assurait l’accueil (4). « Après trois mois d’expédition, nous avions plus de choses à partager, raconte Julien Chapuis. Nous avons aussi fait un geste symbolique fort : nous avons mis dans l’estuaire de l’eau prélevée au Mont-Gerbier-de-Jonc. »

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La suite en 2023

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En plus d’animer des événements et de créer des supports pour faire connaître les résultats, Nat Explorers envisage déjà une édition 2023. « Plutôt sous forme de résidence, plus légère en terme d’organisation, précise Julien Chapuis. Peut-être que nous amorcerons aussi un travail de formation des militant·e·s aux prélèvements. » Pour cela, il faudra trouver de nouveaux financements. Le premier volet de Loire Sentinelle a tenu « avec des bouts de ficelles », l’aide des laboratoires partenaires, de l’Agence de l’eau Loire-Bretagne, de sponsors et de mécènes. « Le gros challenge sera de pérenniser tout ça ! »

Ligérien·ne·s d’origine, les deux biologistes connaissaient déjà la Loire. Mais la regardent-iels aujourd’hui différemment ? « Notre vision a radicalement, mais alors vraiment radicalement changé. On ne s’attendait pas à voir une Loire aussi diverse. C’est une belle leçon d’humilité parce qu’en fait, nous connaissons une toute petite partie de la Loire. Cette aventure nous a apporté beaucoup d’enseignements et nous avons l’impression désormais d’avoir une vision plus globale. C’était important de vivre dans notre chair, physiquement, la continuité ou la discontinuité du fleuve. Maintenant, lorsque je me présente comme ligérien, j’ai l’impression de l’être vraiment. »

 Fanny Lancelin

(1) file:///tmp/fichierRessource1_Rapport_ecotoxicologie_Loire_jan13.pdf
(2) Retrouvez une partie de leur travail sur le site de Nat Explorers : https://www.natexplorers.fr/
(3) Lire à ce sujet la rétrospective des Carnets d’Ecire : https://lescarnetsdecir.fr/sos-loire-vivante-i-les-annees-poudriere-1988-1994/.
SOS Loire Vivante aujourd’hui : https://www.rivernet.org/loire/soslv/soslv_f.htm
(4) Bretagne vivante : https://www.bretagne-vivante.org/

 

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