Pour une liberté totale d'être, de lutter et d'aimer

« La révolution totale, ce n'est pas seulement séquestrer un patron qui vous fait chier : c'est accepter le bouleversement des mœurs sans restriction. »

Guy Hocquenghem 

L'étendue du chemin qu'il reste à parcourir, ce ne sont pas Emmanuel, Valérie, K., Brigitte, Pierre ou Ness qui me l'ont montrée. Ce ne sont pas des personnes lesbiennes, gaies, bies, trans ou pangenres. L'étendue du chemin qu'il reste à parcourir vers la liberté totale d'être et d'aimer, c'est un homophobe qui me l'a montrée. Un homophobe repenti, selon lui.

Je suis appuyée au zinc d'un café, dans un tout petit village du Cher. J'interroge un couple d'hommes, homosexuels, mariés, sur les difficultés qu'ils ont rencontrées dans le milieu rural où ils vivent. Et voici qu'entre un habitué. Nous sommes présentés, mes interlocuteurs affichent immédiatement la couleur : « Tiens, voilà un bon exemple : lui, il était homophobe mais depuis qu'il nous connaît, il a changé ! » L'intéressé acquiesce : « Faut voir dans quel état d'esprit j'ai été élevé. Mon père, il me disait qu'il n'y a que les chiens qui s'enculent, pardonnez-moi madame, mais c'est la réalité. Comment voulez-vous qu'on soit ouvert, après ça ? » Pour lui, les mentalités dans les campagnes restent plus fermées qu'en ville. « Il y a au moins une génération de décalage », assure-t-il. Depuis qu'il sait ses amis « gays », son regard a évolué. Il s'est tout simplement aperçu qu'ils étaient… « normaux ». « Ce ne sont pas des folles, ils vivent comme nous. » Quand bien même ils seraient des « folles », n'auraient-ils pas le droit de vivre ? « Si, mais ça aiderait pas à les accepter. Surtout en campagne. »main

Bon, quelques questions lui taraudent bien encore l'esprit : « Mais ça t'a pris à quel âge ? » demande-t-il à l'un de ses amis. Qui sourit, me regarde, dépité, et hausse les épaules… « Comment ça, « ça m'a pris » ? » - « Oh, tu vois bien c'que j'veux dire. » - « C'est pas une lubie ni une maladie, tu sais. » - « J'sais bien, j'sais bien... » - « J'ai toujours été comme ça. » - « Mais t'as jamais essayé avec les filles ? » - « Si, mais ça ne marchait pas. Je n'avais pas de désir. L'érection, elle est venue avec les garçons. » - « Ah, ça, j'ai du mal à comprendre. J'avoue, j'ai du mal... »

Il a aussi du mal avec le fait que les homosexuels puissent avoir des enfants. Bien sûr, ils seront aimés, il n'en doute pas. Mais quand même, pour l'équilibre des gosses… La PMA ? Faut voir. L'adoption ? Il connaît, par cœur : il est lui-même passé par ce parcours du combattant.
« On n'essaie pas de convaincre, finit par lâcher un de ses amis. On répond aux questions, on discute… Je ne vois pas pourquoi il faudrait sans cesse se justifier mais c'est sûr, il faut que les mentalités changent. »

Qui les fera changer ? Les couples homosexuel.les qui vivent « normalement » ? Les bénévoles des associations qui travaillent à l'éducation des jeunes publics dans les écoles ? Les militants politiques qui assurent un travail de lobbying pour faire évoluer les lois ? Les activistes qui, par leurs coups d'éclat, visibilisent des questions encore taboues ?
Sans doute tous et toutes à la fois. Car il n'existe pas une lutte LGBT + (1), mais des luttes, plurielles. Et qui concernent l'ensemble des êtres humains, en ce qu'elles concernent un principe fondamental : la liberté.

Au fil de mes rencontres durant la Semaine des Diversités à Bourges, j'ai acquis une conviction : ces luttes, aussi diverses soient-elles, sont toutes politiques. Au sens « politike » du terme : elles touchent à des pratiques politiques, c'est-à-dire à des questions de pouvoir et de représentativité. Faire accepter des orientations sexuelles « différentes », des identités de genre « différentes », c'est admettre qu'une norme nous est imposée, par un système politique dominant : en France, celui des hommes blancs hétérosexuels, catholiques ou issus d'une éducation judéo-chrétienne.
Guy Hocquenghem, militant dans les années 1970 (lire aussi la rubrique (Re)découvrir), disait : « Le désir de dominer les femmes et la condamnation de l'homosexualité ne font qu'un. » Le sexisme, le patriarcat et le machisme forment le terreau de l'homophobie. C'est aussi là que le combat LGBT + se mène et qu'en cela, il doit être forcément, aussi, celui de tous.tes les hétérosexuel.les..

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La création de Berry LGBT

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Jeudi 4 juillet 2019 – 17 heures – Bourges

Emmanuel Ducarteron sait bien ce que signifie être homosexuel en milieu rural. Agé de 39 ans, il est né à Bourges, a grandi à Reuilly, a été à l'école à Vierzon. Depuis 2000, il vit à Paris. Mais c'est bien dans le Berry qu'il a souhaité créer une association pour soutenir la lutte LGBT + et ceux.celles qui souffrent de discriminations, comme lui en a souffert.emmanuel ducarteron
« A l'époque où j'étais jeune ici, il n'y avait pas Internet et aucune association généraliste LGBT sur le territoire. J'ai connu le harcèlement scolaire alors même que je n'avais pas encore pris conscience de mon homosexualité. Je n'avais aucun mot à mettre sur cette attirance, ces sensations. » Dans sa famille, le sujet n'est pas abordé. « Comme pour beaucoup de parents, l'homosexualité, c'était chez les autres. »
Sans moyen de transport, comment rencontrer l'Autre, l'ami, le confident, l'amoureux ? « Mes copains d'adolescence étaient les héros des séries. Mes seuls moments d'oxygène étaient ceux passés devant la télévision. Je me suis renfermé. »
A 19 ans, il regarde le téléfilm « Juste une question d'amour » réalisé par Christian Faure. C'est le déclic. « J'avais tellement entendu dire que deux garçons qui s'aiment, ce n'est pas possible… Je me suis tout de suite reconnu dans cette histoire. » Un coming out (2) « à soi-même » suivi d'un coming out à ses parents « qui vivaient dans une certaine foi ». « Il y a eu une période où les ponts ont été coupés… c'était la peur du qu'en-dira-t-on… Je ne peux pas les blâmer, il y a encore tellement de tabous aujourd'hui. » Plus tard, ses parents sont revenus vers lui et les relations sont désormais « apaisées ».

En Région Parisienne, Emmanuel Ducarteron est intervenu dans les écoles sur la question des discriminations, avant de ressentir l'envie de créer une association chez lui : Berry LGBT est ainsi née il y a deux ans. Le local de l'association est situé à Vierzon ; il est ouvert tous les samedis pour une permanence (3). « Beaucoup viennent pour avoir des informations sur la transidentité, on a reçu aussi quelques parents et certaines personnes LGBT mais qui ne le révèlent pas encore. » Si l'association compte vingt-cinq adhérents, elle fonctionne avec un noyau restreint de bénévoles. « Il y a les problèmes de mobilité, mais aussi le fait que les thématiques LGBT soient diverses. Enfin, il y a toujours les tabous, le silence… Il est plus facile de monter un club de théâtre ou de belote que participer à une association LGBT ! »

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Se rendre visible, s'incarner

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Berry LGBT a obtenu un agrément de l'Education nationale pour intervenir en milieu scolaire. « Il faut sensibiliser les enfants et les adolescents. Dans le système du harcèlement, il n'y a pas seulement deux personnes : le harcelé et le harceleur… il y a tous les autres qui voient et ne disent rien, qui entendent les insultes, voient les agressions et, en ne réagissant pas, deviennent complices. »
Il n'existe aucun chiffre concernant les agressions de personnes LGBT + dans le Berry. Mais Emmanuel Ducarteron l'affirme : « Porter plainte reste difficile. Une personne qui se fait agresser dans un village ne va pas forcément porter plainte, elle va avoir tendance à minimiser les faits et ne pas en parler. Heureusement, la parole commence à se libérer. »

Chaque année depuis sa création, l'association organise une Marche des Diversités, en alternance dans l'Indre et le Cher. La première avait eu lieu à Vierzon et la deuxième à Châteauroux. Pour la troisième, à Bourges, l'événement a été étoffé avec une semaine complète d'animations : expositions, conférences, présentations d'ouvrages, projection de film et débat, village associatif, marche, concerts et fête !
L'objectif était double : informer et visibiliser.

Mardi 2 juillet – 18 heures – chez « Praline et Panda » à Bourgesb et b

Se rendre visible. S'incarner. Par son corps, transformer une réalité abstraite en représentation concrète. Se révéler à soi-même et aux autres.
Chacune à leur manière, les autrices Valérie Baud et Brigitte Brami évoquent cette incarnation essentielle. Devant une petite assistance, elles sont venues présenter leurs deux ouvrages.

Dans « Possibles » (éditions Vent Solars), son tout premier roman nourri de ses propres questionnements, Valérie Baud raconte l'histoire d'Aurore, trentenaire mariée et mère de deux enfants, qui découvre son attirance pour les femmes. Un véritable parcours initiatique au cours duquel « l'héroïne fait sauter tous les verrous, les uns après les autres ». Que faire de ces bouleversements ? Elle et son personnage ont choisi de les vivre, librement, intensément. Bien sûr, elles se sont heurtées « à tous les virus sociaux ». Mais en se déprogrammant, en osant, elles ont découvert « une communauté de femmes libres », une « terre d'asile ».
Valérie Baud a tenu à « montrer la beauté des corps, des relations et de l'amour ». Certains passages sont très sensuels, à la limite de l'érotisme, mais ils ne sont pas gratuits. Ils disent quelque chose de cette incarnation comme affirmation de soi, non pas de ce qu'on devient mais de ce qu'on est réellement. Elle décrit aussi très bien les schémas qui emprisonnent le mari de son héroïne, qui ne peut accepter que sa femme aime une autre femme. « La vie que tu veux, ça n'existe pas », lui assène-t-il.

Dans un tout autre registre, Brigitte Brami, qui se présente comme « écrivaine lesbienne féministe » a écrit « Corps imaginaires » (éditions Unicité). « Chacun a un corps imaginaire : celui qu'on regarde dans le miroir mais qui n'est pas réel. » Ce livre est une « auto-fiction à la Jean Genet » : Brigitte Brami l'a produit après un séjour en détention à Fleury-Mérogis. Il livre l'histoire de deux femmes lesbiennes : Thérèse, dont elle était amoureuse, qui s'est suicidée ; et Sana, « incarcérée deux fois », prisonnière aussi d'un corps malade mais qui s'en sortait « grâce à la machine à raconter des histoires »…
« Pendant l'incarcération, le corps est contraint, notamment par l'espace. Il y a l'obligation de se redimensionner pour s'adapter, accepter. Certains y parviennent, d'autres pas. » Dans nos sociétés, l'incarcération peut être mentale. Comment s'en libérer ?
Brigitte Brami a choisi un style dense, brut, « une écriture d'économie ».
Ce livre est son quatrième (4), son œuvre est traversée par l'anamnèse : « la levée de l'oubli ». « Comment intégrer une lutte en en faisant sa propre histoire ? Car c'est la mémoire de toute chose qui devient sa propre mémoire. »

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Pourquoi faire son coming out ?

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Mercredi 3 juillet 2019 – 20 h 30 – Cinéma de la Maison de la Culture de Bourges

Partout à travers le monde, des jeunes ont décidé de livrer une partie de leur mémoire pour en faire une mémoire collective : ils ont filmé leur coming out et l'ont diffusé via Internet. Le réalisateur Denis Parrot a compulsé quelques-unes de ces innombrables vidéos pour en faire un film, « Coming out », projeté durant la Semaine des Diversités.
On y voit de jeunes hommes et femmes, révèlent à leurs mères, en direct ou par téléphone, qu'ils sont gays ou lesbiennes. Les réactions sont variées : certaines mères fondent en larmes, soulagées par cette révélation ; d'autres se contentent d'assurer que cela ne changera rien à l'amour qu'elle porte à leur enfant ; d'autres encore répètent « c'est comme ça »… L'une d'elles essaie de convaincre sa fille qu'elle n'a pas « encore trouvé le bon ». Aux Etats-Unis, une scène violente, non filmée mais enregistrée, oppose un jeune homme gay au reste de sa famille, qui manque de peu de se faire passer à tabac. Une seule scène montre un coming out avec un père, plutôt bienveillant du reste.coming out

A la fin du film, au moment du débat, Emmanuel Ducarteron prend la parole : « Lors d'un coming out, on n'avoue pas, souligne-t-il. On avoue un crime ou une faute. On n'avoue pas son homosexualité : on la dit, on l'annonce, on la révèle. »
Dans la salle, une jeune femme prend le micro et s'interroge : « Pourquoi devrait-on avoir à faire son coming out ? » Le président de Berry LGBT est d'accord : dans l'idéal, on ne devrait pas. « Le coming out, ce n'est pas forcément dire, c'est avant tout vivre. Mais pour l'instant, on est souvent obligé d'en passer par là, parce que ça n'est pas encore accepté. La preuve : on n'est pas agressé dans la rue parce qu'on est hétéro. Mais parce qu'on est homo, si. »

Dans l'une des vidéos, un jeune homme russe, Artem, l'explique bien : « Nous ne faisons pas notre coming out pour les personnes hétérosexuelles. Nous ne faisons pas notre coming out pour les religieux. Nous ne faisons pas notre coming out pour les personnes qui nous haïssent (…) Nous le faisons pour montrer aux autres personnes LGBT qu'elles peuvent avoir une vie normale, être aimées et acceptées. Nous le faisons aussi pour montrer aux autres que nous sommes des personnes comme elles : ingénieurs, médecins, enseignants, violonistes, fils, filles, et plus encore, des êtres humains. »

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Homosexualité et religion

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Les « religieux ». Ils sont présents, en ce soir de débat. Jean-Pierre Compain représente  David et Jonathan, mouvement homosexuel chrétien, créé en 1972 (lire aussi la rubrique (Re)découvrir). En duplex, par téléphone, Ludovic-Mohamed Zahed, imam homosexuel, séropositif et marié, fondateur de l'association Homosexuels Musulmans de France (HM2F) et cofondateur de la première mosquée inclusive de France qui accueille les personnes LGBT +.david et jonathan

Je demande le micro : dans le film, une vidéo met en scène une jeune qui téléphone à un centre d'écoute religieux. Lorsqu'elle tape sur la touche correspondant aux droits des homosexuels, elle s'entend débiter un flot d'absurdités haineuses, sur les prétendues punitions divines qui s'abattront bientôt sur elle si elle pèche.
Comment les mouvements chrétiens et musulmans LGBT agissent pour contrer ce type de discours, pourtant parfois « officiel » ?
Pour Jean-Pierre Campain, une « évolution importante » est en cours dans l'Eglise catholique, notamment « au niveau de la Pastorale » (5). « Au moment du Mariage pour Tous, il y a eu beaucoup de discussions et depuis, deux tiers des diocèses comptent des groupes pour échanger sur ces sujets. » Il en existe à Bourges. S'il reconnaît que le texte officiel (La Bible) considère l'hétérosexualité comme la loi naturelle, il assure qu'on peut être aujourd'hui homosexuel dans l'Eglise sans être rejeté.

Michel Navion, délégué régional de SOS Homophobie, lui aussi présent au débat, n'est pas de cet avis. Pour lui, David et Jonathan et l'imam de Marseille sont « de lumineuses exceptions dans un milieu d'obscurantisme ». Il affirme que dans la plupart des témoignages reçus sur la ligne d'écoute de l'association, « la religion est un facteur de rejet et de violence » (lire aussi la rubrique (Re)découvrir).

Ludovic-Mohamed Zahed intervient calmement : « La religion en tant que telle n'existe pas. La religion, c'est les individus. Dire que s'il n'y avait plus de religion, il n'y aurait plus de problème, ce n'est pas vrai. » Selon lui, elle doit être « un facteur d'émancipation ». « Instrumentaliser la religion, c'est une mauvaise solution. En revanche, nous devons lutter contre les religieux homophobes et transphobes. »

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A-t-on le choix ?

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Le débat a aussi porté sur la question du choix : une question délicate chez les LGBT + et qui est loin de faire consensus. Elle est encore utilisée par des homophobes qui considèrent que si les homosexuels ont choisi leur orientation, ils peuvent alors en être détournés, rééduqués, guéris.
L'identité sexuelle est-elle le résultat d'un choix ? Beaucoup répondent « non », l'attirance pour un homme, une femme ou les deux n'étant pas préméditée.ness 2
Ness, jeune lesbienne de 19 ans, n'est pas d'accord et le fait savoir : « J'ai choisi moi-même d'être lesbienne et de me définir comme lesbienne, explique-t-elle à l'assemblée. C'est une partie importante de mon identité. Je l'ai fait pour des raisons politiques. C'est quelque chose qui s'est construit. Je suis entrée dans des mouvements féministes. C'est ma solution au système dominant. Il faut dédiaboliser cette question du choix. Je trouve que ça victimise les personnes LGBT. On nous impose l'hétérosexualité dès la naissance, comme si ça allait de soi. Donc devenir lesbienne, c'est un choix, ça ne nous tombe peut-être pas dessus. »

Elle poursuit ainsi en un flot ininterrompu, comme si elle savait qu'elle aurait trop peu de temps pour tout dire. La réaction ne se fait pas attendre : le délégué de SOS Homophobie la reprend dans un discours qu'on pourrait au mieux qualifier de condescendant, parce que lui, bien sûr, sait à sa place que ce n'est pas un choix et que, tant mieux pour elle si elle s'assume. Point final. Balayée, la teinte politique de son intervention. Coupé net, le débat.
Agacée, la jeune femme quitte la salle avant qu'il ait terminé. Je la rattrape dans le hall du cinéma pour prendre rendez-vous…

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Le lesbianisme comme acte politique

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Samedi 13 juillet 2019 – 11 heures – chez « Praline et Panda » à Bourges

Ness explore. Les confins de son histoire, de son identité, de ses positionnements politiques. Les homophobes diraient qu'elle ne sait pas ce qu'elle veut ; elle répondrait sans doute qu'elle sait très bien ce qu'elle ne veut pas. Ce qu'elle n'accepte plus : des relations basées sur la domination, inhérente à la société libérale.intersectionnalité
Car comme les militant.es du FHAR ou des Gouines Rouges avant elle (lire aussi la rubrique (Re)découvrir), elle ne peut dissocier la lutte contre les discriminations sexuelles, de la lutte contre les discriminations sociales. Elle souhaite militer au sein d'organisations qui encouragent l'intersectionnalité (6) et refusent la hiérarchisation des luttes. C'est pourquoi, elle a quitté les Jeunesses Communistes et aussi l'association Berry LGBT : « Les gays essaient de conserver leurs avantages et ne se rendent pas compte qu'ils peuvent reproduire les mêmes comportements que les hétéros. » Elle regrette ainsi la sous-représentativité des lesbiennes dans les mouvements de lutte LGBT +. « Le L, c'est pourtant bien la première lettre de LGBT, non ? »

Aujourd'hui, Ness vit une relation avec une autre jeune femme et continue à militer, principalement sur les réseaux sociaux. « J'essaie d'être le modèle que j'aimerais avoir. Je me définis comme lesbienne politique, féministe lesbienne. » En quoi cela consiste-t-il ? Différents courants existent dans le féminisme : égalitaire (dit aussi réformiste, qui vise à améliorer la place des femmes dans le système social, mais sans remettre en cause ce système social) ; anarchiste (refus des hiérarchies et de toute forme d'oppression) ; radical (on ne parle plus d'égalité ni de discrimination, mais de domination) ; décolonial, écoféminisme... Le féminisme lesbien est un courant à part entière : il prend en compte l'intersectionnalité (le sexisme et le lesbophobisme, par exemple, mais aussi le racisme) ; il prône un séparatisme lesbien, complet, d'avec les hommes. Monique Wittig a théorisé ce courant dans les années 1980 : pour elle, l'hétérosexualité n'est pas un choix mais une contrainte sociale, voire un régime politique, qu'il faut rejeter. Ce séparatisme lesbien a créé beaucoup de tensions au sein même des mouvements féministes. Il est aujourd'hui surtout soutenu en Angleterre et aux Etats-Unis.

Pour Ness, qui a subi sexisme et machisme dans son enfance, des violences sexuelles il y a peu, ce lesbianisme politique est la solution. Et à ceux qui la jugeraient extrêmiste, elle répond : « On est obligé de se radicaliser pour se faire entendre. »

Ayant grandi aux alentours de Bourges, Ness connaît bien la problématique du monde rural. « C'est aussi un problème de classes : le conservatisme s'exprime à la campagne, où on oppose le rural viril au petit bourgeois efféminé… C'est dur d'exister ici, ce n'est pas pour rien que les gens montent à Paris. C'est aussi dur de militer ici : lors de la première Marche des Diversités à Vierzon, nous étions une trentaine... » Etudiante, elle souhaite emménager dans une ville où elle pourrait rencontrer davantage de militantes.
Son rêve ? Ouvrir une librairie en milieu rural, autour des minorités avec, par exemple, de la littérature féministe politique.

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Nommer pour faire exister

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Samedi 6 juillet 2019 – 16 heures – Jardin des Prés Fichaux à Bourges

Sous un soleil radieux, les participants à la Marche des Diversités remontent progressivement les allées du Jardin des Prés Fichaux. Certains arborent le drapeau multicolore de la lutte LGBT +, d'autres quelques strasses et paillettes. Un groupe de drag queen, « Jacques Queer » en tête (le personnage emblématique de la ville de Bourges, Jacques Cœur, en drag queen), joue le jeu de la séance photo…
Sous les arbres, les stands des associations comme Berry LGBT, David et Jonathan, SOS Homophobie, Le Refuge, Aides, Bicause, Amnesty International, En tous genres 36… ainsi qu'un syndicat et un mouvement politique. On y parle discriminations, violences, mais aussi solidarité, droits, fierté.bicause

Avec Fabien, venu de Châteauroux et membre de David et Jonathan, nous échangeons sur le travail de lobby politique que mène le mouvement. En faveur de la PMA (Procréation Médicalement Assistée) mais aussi pour lutter contre « les thérapies de conversion » qui se multiplient en Amérique du Sud et arrivent en Europe : des véritables camps de torture qui prétendent guérir les homosexuels de leur maladie…
Avec Valérie Baud, revenue de Marseille pour défiler aux côtés de Bicause dont elle est la co-porte parole, nous évoquons le « pangenre ». Une notion qui ne considère plus le genre de manière binaire. La personne est attirée vers une autre personne indépendamment de son genre : homme, femme, bi, trans…

Je m'interroge : tous ces termes servent-ils vraiment les luttes ? Quel besoin les LGBT + ont-ils de se mettre eux.elles-mêmes dans des cases ? La reconnaissance des diversités passe en fait par là. Le langage, les mots ont leur importance. Car ce qui n'est pas nommé peut-il réellement exister ?

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Aider les personnes transgenres

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La marche démarre dans une ambiance bon enfant. Au plus fort de l'événement, je compte environ 600 personnes. Parmi lesquelles Fred, Pierre, Francky et Sandrine, des amis originaires de Bourges, dont certains sont désormais installés à Montpellier. « C'était important d'être ici pour la première marche. Il faut soutenir la communauté, faire changer les mentalités ! C'est bien, il y a du monde », se réjouit Fred, gay. Il y a dix ans, quand il habitait encore le Cher, il côtoyait différents bars et clubs connus de la communauté. « Ils ont tous disparu », regrette-t-il.trans
Bourges est-elle une ville tolérante ? « Non, sûrement pas, répond Pierre, également gay, qui vit toujours ici. Il n'y a qu'à voir les dégradations commises sur l'exposition de photos (lire l'encadré). » A-t-il peur de subir des violences ? « Non, pas vraiment. Il ne faut pas psychoter sinon tu ne fais plus rien. » Il aimerait militer dans des associations mais Vierzon lui a paru trop loin.

Dans le défilé, je croise K. Au fil de la discussion, je comprends qu'il a été trans. Sa transition, complète, est désormais terminée. Lorsque vous êtes transgenre, vous savez n'être pas né dans le bon corps : une femme dans ce « corps imaginaire » décrit par Brigitte Brami, véritable homme dans son corps réel, par exemple. Il ne s'agit pas là de sexualité, mais bien de genre.
K. a su qu'il devait accomplir sa transition en lisant « Mauvais Genre » d'Axel Léotard. Marié à une femme, père d'un jeune garçon, il a entamé les démarches médicales et administratives pour recoller à sa véritable identité. Aujourd'hui membre de l'association Berry LGBT, il veut aider les personnes trans. Quels sont les prochains combats qui lui semblent essentiels ? « La PMA et aussi la lutte contre les mutilations intersexes, une véritable abomination. »
Il se réjouit de la participation à cette marche et se souvient de sa première « Gay Pride » à Berlin, « quand le mur est tombé ! ». Un double symbole.

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Plus de bénévoles, de militants, d'activistes

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Après quatre kilomètres parcourus à travers la ville, le défilé se disperse au Jardin des Prés Fichaux. poingt levéChacun.e marque une pause avant les festivités du soir : un concert square du Cardinal-Lefebvre et des soirées dans les bars de la ville. Pas d'incident, une joyeuse fête, comme un répit…
En 2020, il se murmure que la prochaine marche aura lieu à Issoudun. « Logiquement, ce sera dans l'Indre, annonce Emmanuel Ducarteron. Nous confirmerons dans quelques mois s'il s'agit d'Issoudun. » Pour cet événement comme pour la permanence à Vierzon ou les interventions en milieu scolaire, il faudrait davantage de bénévoles : tous.tes les volontaires sont les bienvenu;es !

Que se sera-t-il passé d'ici la prochaine marche ? Les Parlementaires auront-ils eu le courage de voter la PMA ? Des manifestations d'opposition se seront-elles déroulées dans les rues comme lors du Mariage Pour Tous ? Les débats auront-ils gonflé les rangs des bénévoles, militants, activistes ?

L'étendue du chemin, on me l'a montrée. Ici et ailleurs. En ville comme en campagne. En France et dans d'autres pays. Un long chemin a déjà été fait, mais il en reste à parcourir. Vers la liberté totale d'être et d'aimer.

Texte : Fanny Lancelin

Photos : Ludovic Bourgeois

 

(1) On désigne par LGBT + ce qui concerne  les Lesbiennes, Gays, Bisexuel.les, Transgenres mais aussi les queer, intersexes, pangenres…
(2) Coming out : contraction de « coming out of the closet », qu'on peut traduire par « sortir du placard ». Expression qui désigne le fait pour une personne homosexuelle de le révéler publiquement.
(3) Le Local de Berry LGBT se situe 3, place Gallerand à Vierzon. Il est ouvert tous les samedis sauf durant les vacances d'été, les rencontres se font sur rendez-vous. Contact : 07.56.99.10.00.
(4) Brigitte Brami est l'autrice d'un recueil de poésies, de « La prison ruinée » (éditions Indigène) et de « Miracle de Jean Genet » (éditions L'écarlate).
(5) La Pastorale : activité organisée au sein de l’Église ou en dehors, qui regroupe les fidèles selon leurs besoins spirituels. Par exemple, des pastorales spécialisées peuvent être organisées en groupes de discussions et d'actions autour de l'école, des malades, des immigrés etc..
(6) Intersectionnalité des luttes : terme né à la fin des années 1980 pour désigner l'intersection entre le sexisme et le racisme subis par les femmes afro-américaines. Son sens a été élargi à partir de 2010 pour englober toutes les formes de discriminations qui s'entrecroisent.
(7) « La vie d'Adèle » réalisé par Abdellatif Kechiche sorti en 2013.

 

Des dégradations sur une exposition

  • L'exposition « Les Couples de la République », des photographies d'Olivier Ciappa, avait été installée peu avant le début de la Semaine des Diversités, sur les grilles du Jardin des Prés Fichaux. expoElles représentent des couples et des familles qui s'aiment, s'embrassent. Des couples hétérosexuels ou homosexuels, des familles homoparentales ou non.
    Cette exposition a fait l'objet de deux séries de dégradations : des photos arrachées, abîmées, lacérées… « Ce ne sont pas des photos qui ont été vandalisées. C'est le droit des personnes LGBT, des couples gays et lesbiens et des familles homoparentales d'être présentes dans l'espace public qui est refusé, réagissait Emmanuel Ducarteron, président de l'association Berry LGBT qui organisait la Semaine des Diversités à Bourges. Tant qu'un couple gay ou lesbien marchant dans la rue ou s'embrassant au supermarché risquera de se faire agresser, les associations et les artistes seront là pour eux pour dénoncer la haine. »
    Une manifestation de soutien, en présence d'Olivier Ciappa, a été organisée le jeudi 4 juillet au Jardin des Prés Fichaux. La mairie de Bourges s'est engagée à assurer un retirage des photos, à les réinstaller et à les faire surveiller. « On ne reculera pas. La République est partout », commentait Eric Meseguer, adjoint au maire chargé notamment de la Diversité.