Cathédrale de Jean Linard : de l'homme singulier au bien commun

« Nous sommes tous des cathédrales !... Rien n'est jamais fini. »

Jean Linard

À tous », « À tout le monde », « Pour tous ».
Les mots sont écrits sur de petits papiers de couleurs et, collés sur un panneau, forment une mosaïque. Un tout composé d'éléments aux formes, contenus et teintes variés.
« Unis », « Ensemble ».
Ces mots sont ceux des élèves de 4e du collège de Sancoins. Les premiers à leur avoir traversé l'esprit lorsque je leur ai dit : « commun ».
« Partager », « Partage ».
Ils viennent de visiter la Cathédrale de Jean Linard, sur la commune de Neuvy-deux-Clochers dans le Cher, et d'échanger sur l'idée de transformer le lieu, pour l'instant privé, en bien commun. Ils sont là dans le cadre d'un atelier d'écriture sonore que j'anime. Nous y parlons « œuvres hors-les-normes » et « patrimoines irréguliers ». Tout au long de la journée, je les invite à cueillir des sons, à écrire des textes, à créer des paysages sonores. Et surtout, à laisser libre cours à leur imagination.Cathédrale den haut

Comme Jean Linard laissa libre cours à la sienne. Pendant près de cinquante ans, cet homme, céramiste, bâtit sa maison puis un ensemble monumental baptisé Cathédrale, sans d'autre plan que son inspiration. Autodidacte, utilisant des matériaux de récupération, il composa un environnement singulier, unique, à la fois expression de sa personnalité et de l'universalité de la création.

Décédé en 2010, Jean Linard a légué son trésor à sa dernière femme et ses enfants. L'Indivision a décidé de le mettre en vente, tandis qu'une association de passionnés voyait le jour pour sauvegarder et valoriser le site.
Neuf ans plus tard, faute de moyens, la Cathédrale se dégrade, l'œuvre est en danger. L'association ne peut plus continuer à entretenir un bien privé sans garantie de pouvoir, un jour, développer l'activité telle qu'elle le souhaiterait. Les pouvoirs publics (Etat, Région, Département, Communauté de communes, Commune) refusent de racheter le site et de prendre la lourde responsabilité de la gestion.
Que faire ? Les membres de l'association ont réfléchi, cherché… et trouvé. Une idée, peut-être un peu folle, mais ayant fait ses preuves sur d'autres projets qui paraissaient utopiques : et si les habitants du territoire se réunissaient pour fonder une société coopérative, collecter des fonds, acheter le site et y lancer des activités ?

La Cathédrale deviendrait ainsi un bien commun.
« À tous », « À tout le monde », « Pour tous ».
Un lieu ouvert où chacun.e pourrait faire vivre l'œuvre de Jean Linard, dans ce qu'elle avait d'audacieuse, de libre, de poétique, de politique, de spirituel. Un lieu dont chacun prendrait soin.
« Partager ».
Un lieu qui regrouperait des personnes d'horizons différents mais mues par un même rêve.
« Ensemble », « Unis ».
Une nouvelle mosaïque d'êtres, pour la Cathédrale.

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Un projet de Société Coopérative d'Intérêt Collectif

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Jeudi 13 décembre 2018 – 18 heures – salle polyvalente de Neuvy-deux-Clochers

Tous les éléments de la mosaïque sont potentiellement là. Assise dans le fond de la salle, je les observe. Je reconnais des membres de l'association Autour de la Cathédrale de Jean Linard, d'autres associations locales comme les Amis de la Tour de Vesvre, des élus de la commune et de la Communauté de communes, des habitants du territoire alentour, la benjamine de Jean Linard… oh, une céramiste de La Borne ! (1) Peut-être qu'enfin, les artistes et potiers « voisins » de la Cathédrale veulent participer à son devenir ?
Car en ce soir d'hiver, tous ceux et toutes celles qui se sont déplacé.es malgré le froid mordant qui règne dehors, sont venu.es découvrir le projet proposé par Chiara Scordato et Danilo Proietti, les deux salariés de l'association Autour de la Cathédrale de Jean Linard, pour sortir le site de sa situation.

Ils proposent de créer une SCIC, une Société Coopérative d'Intérêt Collectif. Une « société », parce qu'elle prend juridiquement une forme commerciale ; « coopérative », parce que, quel que soit l'apport des participants au capital ou leur statut, le principe « une personne égale une voix » prévaut ; « d'intérêt collectif » parce que les coopérateurs se réunissent autour d'un but commun. Ils peuvent être salariés, bénévoles, associations, collectivités, entreprises, bénéficiaires…
En France, les SCIC ont été créées par une loi en 2001 (2). L'inspiration du législateur est venue d'Italie, où existent depuis longtemps déjà les coopératives sociales.

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Des exemples culturels et ruraux

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En France, on connaît davantage les SCOP, les Sociétés Coopératives et Participatives. Elles sont souvent médiatisées lorsqu'un groupe d'ouvriers décident de reprendre leur entreprise pour la sauver de la faillite. Mais actuellement, il existe déjà 692 SCIC en activité.
Dans le milieu culturel, l'exemple le plus proche de Neuvy-deux-Clochers est « Ohé du bateau », à Tours. Le collectif a été fondé suite à la fermeture de la salle de spectacle « Le Bateau Ivre » en 2010. Six ans plus tard, 6.000 parts sociales étaient mises en vente, permettant de récolter 270.000 euros et une promesse d'achat de 100.000 euros de la Région Centre. L'offre a été acceptée par le propriétaire et le collectif s'est transformé en SCIC. Depuis, elle fonctionne en laboratoires (vie de la coopérative, administration, travaux, communication...) dans lesquels chaque coopérateur peut s'investir. Après la remise aux normes, la réouverture de la salle est prévue début 2020. En attendant, la SCIC ne cesse de grandir : elle compte aujourd'hui 1.768 sociétaires, 180 structures et personnes morales. (3)schéma SCIC

Autre exemple, à la campagne cette fois : la Renouée et la SCIC L'Arban sur le Plateau des Millevaches. Cette SCIC a vu le jour en 2010, dans le but de revaloriser les logements vacants dans les villages, tout en luttant contre l'habitat précaire. En 2013, elle s'est associée à un groupe d'habitants pour acquérir une maison de quatre étages située dans le cœur du bourg de Gentioux. Le montage financier était mixte : 100.000 euros de parts sociales et de dons ; 100.000 euros d'emprunt. La commune n'a pas souhaité contribuer mais d'autres collectivités alentour participent via la SCIC.
Aujourd'hui, les activités accueillies sont nombreuses : laverie, brasserie, cuisine / cantine, espace de travail partagé, cabinet de naturopathie, plantes médicinales, dépôt-vente de produits locaux, marché… (4)

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Une mosaïque pour la Cathédrale

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Dans la salle polyvalente de Neuvy-deux-Clochers, on s'interroge sur la participation des habitants : joueront-ils le jeu ? La part sociale est fixée à 20 euros, pour permettre à un maximum de personnes de participer, même symboliquement.

Certains élus semblent quelque peu déroutés. En substance, ils résument : même si les collectivités mettent gros, elles n'auront pas plus de pouvoir de décision que le « simple » citoyen ? C'est ça. Ah. 'M'enfin, il faudrait quand même que le projet leur corresponde, pour qu'elles acceptent de participer, non ? Ne pourrait-on pas leur soumettre le projet, notamment de statuts, pour s'assurer qu'il leur convienne, qu'il entre dans les cases ?
Je souris. Et lève la main pour prendre la parole. Je rappelle qu'avant d'être des élus, ils sont des habitants du territoire. Qu'il nous est ici offert de construire ensemble un projet inédit. Non pas d'attendre qu'on nous le conçoive et de simplement le valider, comme on nous a trop souvent habitué à le faire (pour peu qu'on nous demande notre avis), mais de l'imaginer et le concrétiser comme nous le souhaitons vraiment. Que si les élus veulent participer, qu'on crée un groupe de travail au sein duquel ils viendraient partager leurs connaissances, au même titre que tous les autres habitants intéressés !

C'est ainsi que depuis le mois de janvier, un groupe d'une douzaine personnes s'est relayé régulièrement pour travailler au projet de statuts de la SCIC et au montage financier. Jean-François Menigon y représente la commune de Neuvy-deux-Clochers. Dernièrement, la SCIC a même reçu un nom : « Une mosaïque pour la Cathédrale » !

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Tout ce qu'on pourrait faire ici...

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Une véritable bouffée d'oxygène pour ceux et celles qui travaillent depuis de nombreuses années à préserver le site, parmi lesquels Chiara Scordato et Danilo Proietti.Cathédrale visite guidée

Jeudi 25 avril 2019 – 18 heures – La Chapelotte

Lorsque Chiara se remémore sa première visite à la Cathédrale, sa voix et ses yeux se gorgent d'émotions : « C'était extraordinaire, impressionnant ! J'ai ressenti une émotion très forte. Il faisait froid, c'était l'hiver et pourtant, je me sentais bien. Cette sensation que quelqu'un peut faire ça dans sa vie, c'est beau ! Ça me remet un peu en harmonie avec ce monde... » Danilo se souvient avoir eu « la tête qui tournait ». « J'avais un sentiment de liberté et je me disais : tout ce qu'on pourrait faire ici… ce serait formidable ! »
A l'époque, en 2011, ils vivent à Paris. Formée aux métiers de la production théâtrale, Chiara enchaîne les stages. Danilo est informaticien. La capitale les lasse. Mais depuis quelques années, ils explorent des univers hors normes, qui les fascinent : les environnements singuliers (lire la rubrique (Re)visiter). Il s'agit du sujet de thèse de Roberta Trapani, la cousine de Chiara. Avec elle, pendant cinq ans, ils ont visité des lieux extraordinaires – au sens premier du terme – et rencontré des artistes et habitants-paysagistes ou leurs proches. Ensemble, ils ont créé l'association Patrimoines Irréguliers de France (lire la rubrique (Re)découvrir) dans le but de réaliser un inventaire de ces lieux. L'association est notamment à l'origine d'un fascicule qui permet aux visiteurs d'aller d'un site à l'autre, dans toute la France. On y retrouve, par exemple : les Rochers Sculptés de l'Abbé Fouré à Rotheneuf, le Poète Ferrailleur Robert Coudray à Lizio, le Cyclop de Jean Tinguely à Milly-la-Forêt, le Palais Idéal du Facteur Cheval à Hauterives ou encore le Musée des Arts Buissonniers à Saint-Sever-du-Moustier. Et, bien sûr, la Cathédrale de Jean Linard à Neuvy-deux-Clochers.

Comment Chiara et Danilo sont arrivés jusqu'à elle ? Après la disparition de Jean Linard, un article est paru dans le journal Le Monde : sa femme, Anne-Marie, y lançait un appel pour sauvegarder le site. Un lecteur a alors alerté les Patrimoines Irréguliers de France qui sont entrés en contact avec Elodie Linard, la dernière fille de l'artiste. Une nouvelle vie commençait pour Chiara et Danilo…

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Une inscription aux Monuments Historiques

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Très vite, avec des amis de Jean Linard notamment, l'idée d'une association est venue. Créée en avril 2012, elle s'appelle Autour de la Cathédrale de Jean Linard. Les héritiers restent propriétaires du site, mais signent une convention avec l'association pour le sauvegarder et le valoriser.
Il est décidé de faire un test : rouvrir la Cathédrale au public durant l'été, en proposant une saison culturelle. « On a lancé une souscription pour imprimer 3.000 tracts et on a reçu 3.000 visiteurs », sourit Danilo. Depuis, la Cathédrale est ouverte de Pâques à la Toussaint, pendant les vacances scolaires, week-ends et jours fériés. Environ 7.000 personnes la visitent chaque année, dont 600 scolaires. Chiara et Danilo sont salariés à mi-temps ; les fonds pour les rémunérer proviennent du dispositif Cap Asso de la Région Centre.Cathédrale spectacle

De son côté, l'Indivision Linard a mis en vente le site (800.000 euros à l'époque). Le 16 janvier 2012, quarante-trois spécialistes de l'art brut, singulier et « outsider » envoient un courrier au ministre de la Culture d'alors, Frédéric Mitterand, pour qu'il intervienne (5). Deux mois plus tard, il visite le site et lui permet d'être inscrit à l'inventaire supplémentaire des Monuments Historiques.
Des entretiens sont organisés avec les élus des collectivités. Aucune n'accepte de racheter le site, mais elles accordent des aides à l'association pour les premières années d'ouverture. « Dès le départ, on nous a expliqué qu'il fallait trouver des mécènes privés », se souvient Chiara. Pour les attirer, l'association monte un dossier pour devenir « d'intérêt général » : cela permet notamment la défiscalisation des dons. La demande est déposée en 2013. « Mais l’Etat a refusé. Il a estimé que ce n'était pas adapté au site... » Privé mais appartenant à une famille ne souhaitant pas investir dans le lieu, ne pouvant percevoir de subventions conséquentes, sans mécène… L'association est sonnée. « C'était un très gros coup dur, reconnaît Danilo. Beaucoup de membres de l'association se sont découragés à ce moment-là. On s'est senti un peu seuls... »

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La structure se détériore

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Des tensions voient aussi le jour. Avec des membres de l'association, qui ne comprennent pas toujours les choix des deux salariés : « Certains veulent faire du site un musée. Nous avons toujours été respectueux, mais nous voulions aussi aller au-delà, tester, répondre à toutes les propositions possibles pour la saison culturelle. Peut-être qu'on a trop osé dès le départ. Les artistes n'étaient pas toujours connus, du coup il n'y avait pas toujours beaucoup de public aux spectacles. »
Mais alors qu'ils décident d'alléger la saison, deux gros succès les confirment dans l'idée de propositions de qualité : l'opéra Cendrillon et le chœur Mikrokosmos affichent complet. Les visiteurs, voyant l'amphithéâtre en pleine nature, ne cessent de réclamer des événements.

Avec la famille, également, les relations sont complexes : « Une fois par an, nous tenions à lui faire un compte rendu de la saison. Mais ça ne se passait pas bien. On avait l'impression qu'on ne faisait jamais assez ou jamais comme il faut. Pour les réparations, par exemple, ils nous disaient : mais pourquoi vous ne les faites pas vous-mêmes ? Comme Jean Linard… mais l'association n'a pas les moyens ! Une saison culturelle, ce n'est pas pour faire de l'argent, c'est pour faire vivre le lieu. Ce n'est pas sa vocation, d'entretenir le bien privé. »Cathédrale restauration
Qu'on ne s'y trompe pas : l'association fait ce qu'elle peut pour éviter que le site s'abîme : chaque année, des chantiers bénévoles sont organisés ; des membres de l'association ont été formés aux menues réparations par des restaurateurs professionnels ; des étudiants de Tours ont réalisé des travaux durant l'été 2017. Mais, inexorablement, la structure se détériore.

Une solution doit être trouvée, rapidement. Et puisqu'elle ne viendra ni de l'Indivision, ni de l’Etat, ni des collectivités territoriales… il faudra qu'elle vienne des habitants. « On a compris que si on ne trouvait pas de solution, l'association continuerait à entretenir un patrimoine privé avec les mêmes problématiques, peut-être pour toujours, soupire Chiara. Ça ne nous dérangeait pas tant qu'on pensait que c'était provisoire. Mais sept ans plus tard... »
L'idée de SCIC est lancée. En août 2018, les Domaines (6) viennent estimer la valeur du lieu : 280.000 euros à plus ou moins 40 %, sans les œuvres d'art ! Inestimable, donc… En septembre, Chiara et Danilo prennent contact avec l'URSCOP, Union Régionale des Sociétés Coopératives. Florence Delacroix est désormais leur interlocutrice. « Enfin, quelqu'un nous a dit : oui, ça me semble une idée pertinente ! »

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« Aucune objection aux rêves »

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Lundi 29 avril 2019 – 19 heures – Humbligny

Pour Elodie Linard aussi, le projet de SCIC semble « raisonnable ». La dernière fille de l'artiste, cofondatrice de l'association Autour de la Cathédrale de Jean Linard depuis 2012, se dit « enthousiaste ». Elle assure que sa mère, Anne-Marie, est également d'accord. « Pour une cathédrale, rien de tel ! Symboliquement, ça relie les gens. Et ça revient à faire un peu ce que mon père voulait au départ : une œuvre et un lieu collectifs. » A la fin des années 1970 en effet, Jean Linard projetait de fédérer les artistes et habitants du territoire autour d'une maison commune construite sur le site de l'Orme-aux-Loups à Sancerre. Mais la municipalité de l'époque n'y était pas favorable et, finalement, le céramiste concrétisa son projet à deux pas de son habitation, à Neuvy-deux-Clochers.
« Mon premier souvenir de la Cathédrale ? J'ai vu le choeur se monter, se remémore Elodie, aujourd'hui âgée de 42 ans. Il y avait beaucoup de briques en tas partout, pas du tout de mosaïque. Avec une copine, à l'époque, on voulait se faire une cabane en bois dans le jardin. Mon père m'a dit : « Faites-la plutôt en briques ! » On a passé pas mal de temps à en charrier… Il était génial pour ça : avec lui, il n'y avait aucune objection aux rêves. »

La forme de l'œuvre, une cathédrale, servait à exprimer la foi de Jean Linard. « Il était de confession catholique. Il lisait les Evangiles tous les jours dans son atelier et il nous en parlait à table, c'était un sujet de réflexion et de discussion, raconte Elodie. Mais il était anti-Eglise. Il trouvait l’Eglise triste, les discours du pape de l'époque lamentables, l'idée des missionnaires lui faisait horreur et la manière dont on interprétait les enterrements le révoltait. Mais il adorait le côté joyeux de la religion. Dans sa cathédrale, il a écrit le nom de gens comme Mère Thérésa ou Monseigneur Gaillot. »Cathédrale élodie
Ecrits en mosaïque, dans des montagnes et des mers de couleurs, figurent également les noms de Mahomet, Bouddha ou encore Baha'u'llah. Jean Linard s'est intéressé à d'autres religions que la sienne, pour faire de sa cathédrale un lieu oecuménique, de rassemblement, et pour y diffuser un message de fraternité et de paix. On peut, par exemple, lire des mots de Jacques Prévert : « Quelle connerie la guerre ! »

Après sa mort, Elodie a dessiné « sur une double page » un projet fédérateur pour faire vivre le site : dans la partie Cathédrale, elle imaginait un « grouillement de personnes et d'activités in situ », des ateliers d'art, des espaces gourmands, un jardin, un musée dans la forêt (comme son père le souhaitait) ; dans la maison, un accueil de personnes fragiles, porteuses de handicaps par exemple, qui auraient pu participer activement à la vie du lieu. Présenté à sa famille, il n'a pas séduit. Le site a été mis en vente et de longues années ont passé.
La SCIC réveille ses espoirs. « Pendant toutes ces années, plein de petites pierres ont été posées et elles vont bientôt se souder ensemble. » Pour favoriser l'acquisition du lieu, elle s'est dite prête à laisser ses parts dans la SCIC. « J'espère qu'on va trouver une solution pour le lieu et la famille. »
Elle a participé aux premières réunions du groupe de travail. Qu'a-t-elle ressenti ? « J'ai été surprise, contente et soulagée. C'est un groupe constructif : il y a des croisements d'idées, des visions différentes qui s'expriment. Je lâche un peu le projet en ce moment, mais j'espère m'y raccrocher et je sais que la Cathédrale deviendra un bien commun alors… la porte me restera toujours ouverte de fait ! »

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Une nouvelle forme de collectif qui intrigue

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Vendredi 3 mai 2019 – 14 heures – Henrichemont

Marie-Ella Stellfeld et Jean Trassard font partie de ce groupe de travail « constructif ». Ils ont contribué à la rédaction des statuts et à la réalisation du budget prévisionnel. S'ils sont arrivés par des chemins différents, ils ont le même objectif : que la Cathédrale de Jean Linard perdure.
Mosaïste, Marie-Ella a choisi de vivre à Henrichemont, près du site qu'elle a découvert par hasard, en cherchant une maison dans la région. « Quand tu es mosaïste, c'est vraiment magnifique, c'est un lieu fou ! Je travaille comme lui, à partir de matériaux de récupération, donc ça m'a beaucoup parlé, ça m'a donné des idées, c'était inspirant. Je me suis dit : « C'est là qu'il faut être » ! Cathédrale foule»
Retraité d'un bureau d'études dans le bâtiment, Jean Trassard vit à Neuvy-deux-Clochers et s'investit dans l'association Les Amis de la Tour de Vesvre (6). « Je suis venu convaincu, assure-t-il. J'ai été en quelque sorte mandaté par le Conseil d'administration pour participer au groupe de travail, parce que le lien existe déjà entre le site de la Tour de Vesvre et celui de la Cathédrale. » Depuis plusieurs années en effet, des billets jumelés ont été mis en place, ainsi que des expositions partagées. « Pour nous, il s'agit de pérenniser l'œuvre qui risque de se détériorer si on n'arrive pas à monter cette structure, puisque Chiara et Danilo ont annoncé qu'ils finiraient par laisser tomber alors que, jusqu'à présent, c'est quand même grâce à eux que ça fonctionne. »

Si Marie-Ella a tout de suite eu envie de s'impliquer, Jean ne l'avait pas prévu. « Ce qui m'a donné envie, c'est qu'à la suite de la réunion de présentation à Neuvy, j'ai eu des retours d'élus pas forcément positifs sur le côté « coopératif », voire « zadiste » du projet. » Zadiste ? Carrément ! « Donc, j'ai pensé qu'il était important de s'impliquer, pour montrer aux collectivités que c'était possible. »
Eux n'ont pas eu peur. « D'un point de vue personnel, j'ai la curiosité de participer à quelque chose de nouveau, avec des plus jeunes et qui fonctionnent différemment, souligne Jean. J'ai connu le collectif dans le professionnel, mais il était hiérarchisé. Ici, je ressens un certain rejet de la hiérarchisation et du chef. C'est une forme de collectif mystérieuse pour moi. »
Pour Marie-Ella aussi, l'aventure est nouvelle. « Je suis née en 1963, j'étais jeune dans les années 1980, en plein dans la société individualiste ! J'observe le projet de SCIC et je vois qu'il peut y avoir de bonnes choses. Ça peut marcher ! »

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Les héritiers sceptiques

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Les dernières démarches du groupe de travail sont allées en direction des élus locaux. Une motion de soutien a été transmise au conseil municipal de Neuvy-deux-Clochers : elle a été votée à l'unanimité, le mercredi 10 avril 2019. Par binôme, les membres du groupe continuent à présenter le projet dans les communes alentour, avant de s'adresser aux autres collectivités territoriales.

Parallèlement, une lettre présentant le projet et demandant le prix fixé pour la vente a également été envoyée à l'ensemble des héritiers. Elle n'a reçu, pour l'instant, aucune réponse écrite officielle.

Mais, contactés par téléphone (7), Thomas, Marie, Benoît et Cécile, enfants de Jean Linard, expliquent qu'ils aimeraient plutôt que ce soit la Communauté de communes Terres du Haut-Berry qui achète. « Avec la SCIC, on a mis la charrue avant les boeufs, estime ainsi Thomas. C’est prématuré. Pour être acheteur, encore faut-il qu’il y ait vendeur… Pour cela, il faudrait l’accord de tous les héritiers, ce qui n’est pas le cas. La question n’est pas tant sur le principe de la vente, sur lequel tous les héritiers semblent d’accord, mais sur les conditions. Pour ma part, je serais prêt à céder la Cathédrale à l’euro symbolique, si l’acheteur était qualifié. Mais je sais que je ne serai pas suivi dans ce sens par tous. La SCIC a fait une proposition récemment, sur laquelle nous nous pencherons. Mais Christophe, mon frère, avait mis des conditions précises dans son testament. » Marie explique : « Christophe (aujourd'hui décécé, ndrl) avait émis le souhait que la Cathédrale ne reste aux mains ni de la famille, ni de l’association, qui l’entretient mal. Le projet de la SCIC, c’est un peu comme si c’était la famille ou une partie de la famille qui la reprenait. Pour ma part, je suis prête à la mettre dans l’agence de Patrice Besse à Paris ou à la donner à la Communauté de communes, mais ni à l’association, ni à la famille. » Benoît est plus nuancé : « La SCIC peut être une solution. Si la Communauté de communes pouvait reprendre, ça serait peut-être plus sérieux ? Ce qui est sûr, c’est que la Cathédrale doit être vendue. » Pour Cécile, la Communauté de communes paraît « la solution la plus sérieuse ». « Nous n’avons rien décidé encore, précise-t-elle. Nous attendons une réponse de la Communauté de communes. Pour moi, la SCIC est un peu comme une bombe à retardement, et je crains que ça parte dans tous les sens. Deux cent personnes sur un projet me paraît compliqué et je ne crois pas trop à cette solution. » De son côté, Lise, petite-fille de Jean Linard, assure qu'elle n'a pas d'avis particulier (A l'heure où nous écrivons ces lignes, nous ne sommes pas encore parvenus à joindre Claire, autre petite-fille de Jean Linard, membre de l'Indivision).

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Faire œuvre vivante

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Mardi 7 mai 2019 – 15 heures – Cathédrale de Jean Linardvisite collège sancoins 4

Des cris résonnent dans la forêt qui entoure le site de la Cathédrale et les maisons d'habitation qui accueillaient autrefois Jean Linard et sa famille. Les œuvres sonores s'activent dans le vent. Les jeunes oiseaux pépient sous le soleil encore fragile de printemps. Des enfants courent, s'interpellent, font vibrer des herbes avec leurs lèvres, jouent à cache-cache derrière les Gardiens du Temple, tirés de leur veille…
Je ferme les yeux et écoute. Les élèves de Sancoins qui participent à l'atelier d'écriture sonore ne sont pas en récréation. Ils cueillent des sons. Munis de leur tablette numérique, ils enregistrent ceux qui leur paraissent intéressants. Mais ils ne se contentent pas de l'existant ; instinctivement, ils produisent eux-mêmes de la matière sonore : en marchant dans les feuilles, en cassant des brindilles, en tapant sur un bidon abandonné, en tournant la poulie du puits, en imitant le miaulement des chats devenus sculptures… Ils ont tout de suite interagi avec ce qui les entourait, faisant aussi, à leur façon, œuvre. Vivante.

C'est ainsi qu'il faudrait prolonger l'œuvre de Jean Linard : non pas en la muséifiant ou en la conservant simplement en l'état ; mais en imaginant de nouvelles façons de la partager, de la vivre, de la prolonger. En accueillant une mosaïque de personnes, de cultures, d'idées. En faisant de cette Cathédrale unique et singulière, un bien commun pour penser, agir... rêver ensemble.

Fanny Lancelin

(1) Le village de La Borne est situé dans le département du Cher. Depuis des siècles, il est le lieu d'une intense activité de poterie et, depuis les années 1970, de la céramique contemporaine. https://www.laborne.org/fr/
(2) http://www.les-scic.coop/sites/fr/les-scic/les-scic/textes-loi.html
(3) Ohé du Bateau : https://www.ohedubateau.com/
(4) La Rénouée et la SCIC L'Arban : http://renouee.millevaches.net
(5) Lettre au ministre de la Culture : https://cathedrale-linard.com/index.php/fr/accueil/sauvegarde/9-popup/41-petition
(6) Tour de Vesvre : maison forte bâtie au XIIe siècle, située sur la commune de Neuvy-deux-Clochers, classée Monument Historique depuis 1993 : http://www.latourdevesvre.fr/
(7) Propos recueillis par Nicolas Billy, journaliste, pour (Re)bonds.

 

Jean Linard

  • 1931 : naissance de Jean Linard à La Marche, dans la Nièvre (58).
    Etudes de gravure à l'école Estienne à Paris.
    Vacances chez ses grands-parents ; transmission de l'amour du jardin et de la vigne ; découverte de la céramique et visites au village de La Borne.
  • 1953 : épouse Andrée Thumerelle.
  • 1957 : location d'un jardin à Maisons-Alfort où il construit une cabane et s'entraîne au tournage et au modelage.
  • 1959 : rencontre Anne Kjaesrgaard, potière danoise, qui deviendra sa femme.
  • 1961 : le couple achète une ancienne carrière de silex à Neuvy-deux-Clochers et ensemble, y construisent leur maison et leurs ateliers, sans plan et avec des matériaux de récupération.
  • 1974 : épouse Anne-Marie Guenin.
  • 1975 : projet d'un édifice construit en commun avec tous ceux et celles qui le souhaiteraient ; le site envisagé est l'Orme-aux-Loups sur la commune de Sancerre. Le projet avorte.
  • 1982 : début de la construction de la Cathédrale près de l'ensemble d'habitations. Elle durera jusqu'à sa disparition.
  • 2010 : décès de Jean Linard. Il avait sept enfants.
    Plus d'informations sur le site de l'association Autour de la Cathédrale de Jean Linard : https://cathedrale-linard.com