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L'autonomie zapatiste au-delà du Mexique

« Ici le peuple commande et le gouvernement obéit. »
Inscription zapatiste

Un véritable rayon de soleil transperçant le brouillard. C'est ainsi que des milliers de militant·es ont accueilli la nouvelle : la promesse d'un moment lumineux au cours d'une année qui promettait (déjà) d'être grise.
Cet été, une délégation de zapatistes va traverser l'Océan pour venir à la rencontre des européen·nes. Il.les l'ont annoncé dans un communiqué intitulé « Déclaration pour la vie », diffusé sur leur site Internet et relayé par de nombreux autres depuis (lire aussi l'encadré).

Et alors ? En quoi ce voyage constitue-t-il un événement ? Officiellement, les zapatistes sortent peu du Mexique et de l’État du Chiapas où il·les vivent. Pourtant, il·les représentent un modèle dans la lutte contre le capitalisme et le néolibéralisme partout dans le monde. Il·les défendent les droits et cultures des peuples indigènes de leur pays mais aussi plus largement le droit de tous les peuples à l'autonomie, c'est-à-dire à se gouverner et s'organiser selon leurs besoins, et non selon les besoins d'une classe dominante motivée par la richesse et le pouvoir.

Non seulement les zapatistes se sont soulevé·es, mais il·les ont aussi construit une organisation de vie exemplaire, « l'autonomie de fait », qui inspire les anti-capitalistes du monde entier. Il·les ne prônent pas l'indépendance ou le séparatisme : il·les entendent faire nation avec l'ensemble des Mexicain·es, dans le respect de leurs singularités et de l'environnement de chacun·e.

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Le but du périple qu'il·les entameront cet été est de « réaliser des rencontres, des dialogues, des échanges d’idées, d’expériences, d’analyses et d’évaluations entre personnes qui sommes engagées, à partir de différentes conceptions et sur différents terrains, dans la lutte pour la vie », écrivent-il·les dans leur déclaration. « Connaître ce qui est différent, c’est aussi une partie de notre lutte et de notre effort, de notre humanité. »
Partout en Europe, et particulièrement en France où des liens sont déjà tissés (lire aussi la rubrique (Re)découvrir), on se prépare donc à les accueillir, dans l'esprit de partage qui les anime.

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Un terreau favorable aux révoltes

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Isabelle Besnainou sera heureuse de participer à leur venue. Originaire des Hauts-de-Seine, cette professeure de Français Langue Etrangère (FLE) a vécu près de 28 ans au Mexique, avant de revenir en France et de s'installer dans le Berry. « Je suis allée vivre au Mexique pour apprendre et j’ai appris beaucoup de choses, explique-t-elle. J’ai pu apprécier le côté magique, merveilleux et surréaliste du Mexique. J’ai eu la chance de m’intégrer à un groupe de danse aztèque, danse traditionnelle et autochtone qui m’a passionnée. C’est la raison pour laquelle je suis restée. »
Elle se souvient très bien la première fois qu'elle a entendu parler des zapatistes : « En même temps que tout le pays et même le monde car j'étais au Mexique quand le 1er janvier 1994, l’Armée Zapatiste de Libération Nationale a pris les armes pour prendre possession de villes du Chiapas. »

Cette armée – appelée également EZLN – est née en 1983. Elle fait référence au nom d'une figure de la « Revolución mexicana » : Emiliano Zapata.
En 1910, dans un contexte de dictature politique et de sur-exploitation des prolétaires et des paysan·nes, une partie des mexicain·es se soulèvent. Emiliano Zapata Salazar (1879-1919) est issu d'une famille de petits paysans, de langue indigène nahuatl. Il lutte pour l'expropriation des grands propriétaires terriens et pour la restitution des terres aux paysan·nes. Le président, Venustiano Carranza, pourtant issu de l'insurrection, le fera assassiner (lire aussi la rubrique (Re)visiter).

Toutes les révoltes qui marquent l'histoire du Mexique depuis le XIXe siècle ont un terreau commun : le capitalisme. Il se caractérise par un hyper-centralisme politique et administratif : les peuples n'ont aucun pouvoir sur la manière dont ils sont gouvernés. L'ouverture aux entreprises étrangères les privent de leurs ressources les plus élémentaires (comme l'eau, par exemple), tandis que leur tradition de gestion collective est niée au profit de la propriété privée. La surexploitation des classes ouvrière et paysanne devient la norme.

Dans les années 1980, la situation n'a pas beaucoup changé. Si le pays atteint le 4e rang mondial des producteurs de pétrole, une crise économique de grande ampleur sévit.
En 1992, une réforme de la Constitution formalise la privatisation des terres collectives, préparant ainsi l'Accord de Libre Échange de l'Amérique du Nord (ALENA) entre le Canada, les États-Unis et le Mexique. Il entre en vigueur le 1er janvier 1994. C'en est trop. Le même jour, l’Armée Zapatiste de Libération Nationale déclare la guerre au gouvernement fédéral (1) et occupe plusieurs villes du Chiapas, État situé à l'extrême sud-ouest du pays.

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Pour les droits et les cultures des indigènes

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Les zapatistes sont issu·es de la société civile. Il·les sont des « indigènes » (un terme qu'eux·les-mêmes utilisent), c'est-à-dire des descendant·es des peuples installés au Mexique avant les « conquistadors » au XVIe siècle (lire aussi la rubrique (Re)visiter). Les indigènes représentent 10 % de la population, soit 12 millions de personnes environ. Il·les sont généralement parmi les plus pauvres.
Le Chiapas est un des États aux ressources naturelles riches : pétrole, forêts, eau qui tombe en abondance et qui permet une agriculture florissante… Pourtant, ses habitant·es sont aussi parmi les plus pauvres. Il·les ont été spolié·es de leurs terres, contraint·es de les céder et / ou de travailler pour de grands propriétaires terriens contre un salaire de misère.
Le Chiapas concentre les plus forts taux de mortalité, de malnutrition, d'analphabétisme et de précarité du pays.

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Le comportement du gouvernement à l'égard des indigènes est ambivalent. D'un côté, il ratifie des textes qui semblent en leur faveur ; de l'autre, il les persécute.
En 1992 par exemple, la convention de l'Organisation Internationale du Travail sur les peuples indigènes et tribaux entre en vigueur. Le Mexique l'a signée. Elle accorde un certain nombre de droits aux indigènes comme le respect de leurs cultures et usages sociaux ou encore l'obligation pour le gouvernement de les consulter lorsqu'un projet les affecte directement. Mais la même année, le gouvernement mexicain promulgue la Nouvelle Loi Agraire qui autorise la vente des terres communales, jusqu'alors considérées comme des biens communs.

Même double jeu en 1996. Après leur soulèvement, les zapatistes acceptent de négocier. Des rencontres ont lieu avec des représentant·es du gouvernement et des représentant·es de la société civile dans la ville de San Andrés Larráinzar. Elles aboutissent aux accords sur les droits et cultures des indigènes. Y sont reconnus : le droit à la libre détermination des peuples indigènes et à l'autonomie politique, juridique, économique et culturelle.
Chaque partie sait cependant que ces principes doivent s'exercer dans un cadre législatif. Il faut réformer la Constitution. Le gouvernement mexicain ne s'y emploiera jamais…
C'est pourquoi, en 1997, l'EZLN rompt les négociations et n'a de cesse, depuis, de réclamer le respect des accords de San Andrés comme tout préalable à nouvelle discussion avec le pouvoir.
En 2001, une loi sur les droits et les cultures a bien été votée au Sénat, mais sans aucune mention de la notion d'autonomie, pourtant fondamentale chez les indigènes.

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Une gouvernance populaire

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Puisque l'autonomie en droit n'est pas possible, les zapatistes ont décidé de mettre en œuvre une autonomie de fait. Dès 1994, il·les ont créé des communes autonomes rebelles. Mais, à partir de 2003, les « caracoles » (2) et les « conseils de bon gouvernement » ont renforcé la cohérence de leurs principes et de leurs organisations de vie.
Cinq caracoles voient alors le jour : La Realidad, Oventik, La Garrucha, Morelia et Roberto Barrios. Chaque caracole correspond à une zone, divisée en « municipios », eux-mêmes divisés en « pueblos » (3).
Si tous les caracoles partagent les mêmes principes, des spécificités existent en fonction des ressources existantes sur place ou des besoins exprimés par les habitant·es.
Le symbole du caracole a plusieurs significations : conque, il est l'instrument qui permet d'alerter en cas de danger ; spirale, il lie le passé, le présent et le futur ; escargot, il est celui qui avance doucement mais sûrement…

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Les zones autonomes sont administrées par des « conseils de bon gouvernement » : le peuple commande, le gouvernement obéit.
Pour les zapatistes, les gouvernements inféodés au capitalisme sont de « mauvais gouvernements » (« mal gobierno »). Il·les leur opposent leurs « conseils de bon gouvernement » (« junta de buen gobierno »). Ceux-ci agissent selon sept principes : obéir et ne pas commander ; représenter et non supplanter ; partir d'en bas et non d'en haut (et ne pas chercher à s'élever) ; servir et non se servir ; convaincre et non vaincre ; proposer et non imposer ; construire et non détruire.

Comment fonctionnent ces conseils ? Leurs membres sont élu·es par les assemblées des « municipios » pour une durée de trois ans, mais il·les sont révocables à tout moment. Leurs charges sont tournantes. Il·les agissent sous le regard d'une commission de vigilance, elle aussi élue par les assemblées.
Le rôle des conseils est principalement de veiller à la mise en œuvre des projets et à la juste répartition des ressources.
Que se passe-t-il lorsqu'un conflit éclate ? Des autorités d'arbitrage existent dans tous les caracoles, même si elles varient de l'un à l'autre. Dans tous les cas, c'est la recherche de l'accord entre les parties qui domine. Il n'existe pas de prison en tant que telle et les « punitions » sont généralement des travaux d'intérêt général. « Il ne saurait être question de maintenir quelqu'un enfermé, à moins qu'il/elle ne représente un réel danger pour l'entourage (…). Ce serait le/la priver des relations humaines qui lui sont indispensables et ce serait priver la collectivité des travaux qu'il/elle doit accomplir. Quel sens cela aurait-il… ? » (4)

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Économie, santé, éducation, communication...

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Dans leur ouvrage collectif « Mexique, Chiapas et Zapatistes » (4), des membres de l'union syndicale Solidaires donnent des exemples concrets des domaines où l'autonomie des zapatistes a beaucoup avancé ces dernières années.
En matière économique, les coopératives et le travail collectif sont encouragés. Cela correspond bien à cette tradition indigène des « ejidos », ces terres autrefois possédées collectivement par la communauté, donc inaliénables, mais dont l'usage pouvait cependant être individuel ou familial.
Les coopératives sont agricoles (pour la production de café, de maïs, de canne à sucre, de bananes, de haricots…), artisanales (vêtements), d'élevage, de boulangerie… Des coopératives composées de femmes, autrefois privées de l'accès au travail, contribuent à leur émancipation.

En matière de santé, les zapatistes ont ouvert de nombreuses cliniques et des centres de soins dans les zones qu'il·les contrôlent (en 2013, onze cliniques et quarante maisons de santé, 322 « promotores de salud » (5)). Délaissé·es par le gouvernement, les indigènes mouraient, jusqu'à peu encore, de maladies pourtant curables.
Les établissements sont ouverts aux zapatistes, mais plus largement, à tou·tes les mexicain·es qui en ont besoin. Outre les soins prodigués sur place, des campagnes de prévention des maladies sexuellement transmissibles ou de vaccination sont organisées directement dans les « pueblos ».
Enfin, en plus de la médecine allopathique, les zapatistes renouent avec les médecines naturelles indigènes qui font la part belle à l'herboristerie.

L'éducation est un autre secteur clé de l'autonomie. Au Mexique, l'enseignement est dispensé en castillan. Près de 70 langues indigènes sont pourtant parlées à travers tout le pays. De plus, certaines matières comme l'Histoire occulte totalement celle des peuples autochtones.
Pour les zapatistes, un·e enfant doit pouvoir apprendre dans sa langue maternelle, tout en maîtrisant le castillan. Il·le doit connaître les épisodes qui ont fondé sa culture et l'histoire de son peuple. Il doit aussi « apprendre à s'informer, réfléchir, analyser, argumenter, pour mieux affronter un capitalisme sans scrupules » (4). Propagande, diront les un·es ! Esprit critique, répondront les autres !
« Mais un·e enfant doit aussi être respecté·e dans sa personnalité. Il est absurde d'exiger de tous et toutes un même rythme d'acquisition. L'enfant pourra construire ses savoirs à son rythme propre. Jamais il/elle ne sera battu·e ou puni·e. » (4)
Des principes que l'on retrouve dans les écoles dites « alternatives » partout dans le monde, mais que les institutions éducatives capitalistes nient, au nom d'une pseudo égalité qui n'est en fait qu'une uniformisation des savoirs et des êtres.

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Chez les zapatistes, l'école est obligatoire jusqu'au niveau collège environ. Mais la transmission des savoirs et l'autoformation durent tout au long de la vie. Ainsi, les « promotores de salud » sont formé·es par des médecins sympathisant·es de la cause ; les enseignant·es sont formé·es par d'autres enseignant·es, etc…
Dans les deux cas, aucun salaire n'est perçu, seule une indemnité alimentaire est accordée, leur charge s'exerçant au bénéfice de la communauté. Lorsque les vacances arrivent, tou·tes retournent en formation ou aux travaux collectifs.

Les zapatistes veulent maîtriser leur communication. Pendant longtemps, il s'est agi de combattre la censure et la collaboration des médias avec le pouvoir en place. Il fallait populariser la lutte et la faire rayonner au niveau international. Le sous-commandant Marcos, porte-voix du mouvement, y a beaucoup contribué (lire aussi la rubrique (Re)visiter).
Mais les zapatistes veulent aussi faire de leurs médias des outils pédagogiques à destination des peuples. Pour cela, il·les ont développé des radios communautaires, sur les ondes desquelles on apprend et on débat. Avec le soutien de l'association Promedios, il·les forment des apprenti·es cinéastes et organisent des projections (lire aussi la rubrique (Ré)créations).
Leur site Internet, particulièrement riche d'informations, est tenu à jour en castillan et dans les langues indigènes, et de nombreux textes sont traduits en anglais, en français, en allemand… (6)

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« C’est une lutte pour la vie. »

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Depuis un an, Isabelle Besnainou fait partie de l'équipe de traduction. C'est là qu'elle place son soutien aux zapatistes depuis la France. Adhérente du café militant associatif L'Antidote, à Bourges, elle y a récemment organisé une projection du film « Les derniers zapatistes » de Francesco Taboada.

Lorsqu'elle vivait au Mexique, elle a eu plusieurs fois l'occasion de prendre part à des événements organisés par le mouvement. Elle raconte : « J’ai participé aux assemblées de la Otra Campaña (7) en 2006. Il y avait une caravane de zapatistes avec le sous-commandant Marcos, qui sillonnait le pays. J’ai assisté à toutes les rencontres dans l’État de Morelos, l’État où j’habitais. À partir de là, je me suis intégrée à un groupe local qui s’appelait « Flor de la Palabra » (la fleur de la parole). En 2015, j’ai participé au Festival mondial des rébellions et des résistances contre le capitalisme dans le village d’Amilcingo qui se trouve dans l’État de Morelos et au Chiapas où j’ai connu les installations de l’Universidad de la Tierra et le caracole d'Oventik. Beaucoup de mes amis sont zapatistes dans le sens où ils soutiennent l’EZLN. On préfèrera le terme « adhérent à la sixième déclaration de la forêt Lacandone » (lire aussi la rubrique (Re)visiter). À l’occasion de la campagne de la porte-parole du CNI-CIG (8) soutenue par l’EZLN, Marichuy, j’ai assisté à un rassemblement à Tepoztlan, village proche de Cuernavaca. Je me suis intégrée au groupe formé pour réunir les signatures pour la « candidate » à l’élection présidentielle de 2018. En janvier 2020, j’ai commencé à traduire un texte diffusé par ce groupe et ensuite, je suis entrée dans un collectif qui traduit les textes de « Enlace zapatista » et les communiqués du CNI. »

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En quoi le projet zapatiste lui paraît révolutionnaire pour le Mexique ? « Les zapatistes soutiennent les indigènes de tout le pays mais aussi tous les groupes de personnes qui veulent vivre autrement et qui sont exclus du système capitaliste. Ils ont participé à la création du CNI. Le fait de s’organiser permet de vivre dignement en autonomie et de pouvoir se battre contre des méga-projets de mort qui veulent spolier des terres et des ressources naturelles. L’organisation qui est préconisée est une organisation horizontale. » Et pour les peuples du monde entier ? « En s’ouvrant sur le monde, la lutte zapatiste du Chiapas a pour effet de relier les luttes de différentes géographies entre elles, car le capitalisme détruit partout et la résistance devrait être internationale. C’est une lutte pour la vie. »

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Rencontrer ceux·les qui sont « en bas, à gauche »

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Les zapatistes ne se sont jamais « retiré·es » de la vie mexicaine. Ce qu'il·les proposent est un réel projet politique et social, pas un idéal de communautés autarciques. Tout au long de leur histoire, il·les ont organisé des consultations nationales, auxquelles ont participé des millions de personnes (zapatistes ou non) et qui ont débouché sur des actions concrètes vers l'autonomie. Régulièrement, il·les vont à la rencontre de la société civile, en organisant des marches ou des assemblées. Il·les participent à des instances plus larges comme le CNI.
En 2006, il·les ont lancé l'Autre Campagne, une tournée de leurs sous-commandant·es à travers tout le pays. La gauche institutionnelle est alors au pouvoir, mais l'EZLN n'entend pas la soutenir. « L'Autre Campagne, celle qui ne prétend pas à la conquête du pouvoir, celle qui n'a aucun candidat à présenter ou à soutenir, celle dont la seule ambition est de favoriser la rencontre de toutes celles et tous ceux qui se trouvent « en bas, à gauche » et pensent qu'un autre monde est possible. La rupture avec la gauche institutionnelle repose sur la priorité donnée à un modèle de représentation qui soumet les élu·es à celles et ceux qui les ont élu·es. » (4)

Le gouvernement mexicain n'a jamais relâché la pression sur les zapatistes. Aux disparitions, massacres, arrestations et tortures des années 1980 et 1990 (qui ont toujours cours aujourd'hui dans une autre mesure), ont succédé les descentes régulières des militaires et de la police dans les caracoles (sous couvert de la lutte contre le narco-trafic ou les différends intra-communautaires). « Au Chiapas, il suffit d'observer les situations des camps militaires sur une carte de l’État pour que la « coïncidence » entre camps et zones zapatistes lève toute ambiguïté quant à l'hypothèse du hasard. » (4)
La pression institutionnelle est également très forte : au prétexte de créer des réserves naturelles, les indigènes sont encore régulièrement exproprié·es de leurs terres. L'appauvrissement dans lequel le gouvernement les maintient les rend particulièrement fragiles dès lors que des propositions d'achats de terres arrivent…

Zapatistes 25 ans

Mais les zapatistes résistent. Et il·les souhaitent renforcer leur lutte grâce à des échanges avec les anti-capitalistes et anti-néolibéralistes du monde entier. « Comme il y a une globalisation néolibérale, il y a une globalisation de la rébellion », affirment-il·les (9).

Cet été, c'est donc une tournée internationale exceptionnelle qu'il·les entameront. Peu de détails filtrent pour l'instant, mais les collectifs sympathisants d'Europe seront sollicités pour les accueillir et organiser avec eux·les des temps forts auprès de la population. Isabelle Besnainou espère pouvoir y participer : « Ça serait très important pour moi », reconnaît-elle. Les rencontres seront forcément bénéfiques : « Le fait de participer à l’arrivée des Zapatistes va pousser les différents collectifs et individus à se rapprocher, se connaître et à s’organiser. Les zapatistes vont apprendre d’autres façons de faire ensemble, aussi, connaître de nouveaux visages, de nouvelles paroles. »

Fanny Lancelin

(1) Le Mexique (de son nom complet États-Unis Mexicains), est composé de 31 États et d'un District Fédéral (Mexico, la capitale). Le Chiapas est un de ces États.
(2) Caracol : escargot en français.
(3) Municipios : municipalités, communes. Pueblos : ici, villages, villes (peut vouloir dire aussi, peuples).
(4) Extrait de l'ouvrage « Mexique, Chiapas et Zapatistes » de l'Union syndicale Solidaires International, p.111 – n° 9, automne 2013 – supplément à « Expressions solidaires » édité par l'Union syndicale Solidaires et le CEFI.
(5) Promotores de salud : promoteur·ices de santé.
(6) Site officiel de l'EZLN : http://enlacezapatista.ezln.org.mx et le site en français : http://cspcl.ouvaton.org
(7) Otra campaña : l'Autre Campagne.
(8) CNI : Congrès National Indigène - CGI : Conseil Indigène de Gouvernement.
(9) Sixième déclaration de la Forêt de Lacandone – juin 2005 (lire aussi la rubrique (Re)visiter).

 

Références bibliographiques :
- Ouvrage « Mexique, Chiapas et Zapatistes » de l'Union syndicale Solidaires International – n° 9, automne 2013 – supplément à « Expressions solidaires » édité par l'Union syndicale Solidaires et le CEFI.
- Jérôme Baschet, « La rébellion zapatiste » (Flammarion).
- Guillaume Goutte, « Tout pour tous ! » (éditions Libertalia).

 

Une déclaration pour la vie

  • Voici le communiqué de la délégation zapatiste annonçant sa tournée :
  • 1er janvier 2021
    Aux peuples du monde :
    Aux personnes qui luttent sur les cinq continents :
    Frères, sœurs, froeurs, compañer@s,
    Durant ces derniers mois, nous avons pris contact entre nous de différentes manières. Nous sommes des femmes, des lesbiennes, des gays, des bisexuels, des transgenres, des travestis, des transsexuels, des personnes intersexes, des queers et d’autres encore, hommes, groupes, collectifs, associations, organisations, mouvements sociaux, peuples originaires, associations de quartier, communautés et un long etcétéra qui nous donne une identité.
    Nos différences et les distances entre nous viennent des terres, des cieux, des montagnes, des vallées, des steppes, des déserts, des océans, des lacs, des rivières, des sources, des lagunes, des races, des cultures, des langues, des histoires, des âges, des géographies, des identités sexuelles ou pas, des racines, des frontières, des formes d’organisation, des classes sociales, des capacités financières, du prestige social, de la popularité, des followers, des likes, des monnaies, des niveaux de scolarité, des manières d’être, des préoccupations, des qualités, des défauts, des pour, des contre, des mais, des cependant, des rivalités, des inimitiés, des conceptions, des argumentations, des contre-argumentations, des débats, des différends, des dénonciations, des accusations, des mépris, des phobies, des philies, des éloges, des rejets, des abus, des applaudissements, des divinités, des démons, des dogmes, des hérésies, des goûts, des dégoûts, des manières d’être, et un long etcétéra qui nous rend différents et bien des fois nous oppose.
    Il n’y a que très peu de choses qui nous unissent :
    Faire nôtres les douleurs de la terre : la violence contre les femmes, la persécution et le mépris contre les différentEs dans leur identité affective, émotionnelle, sexuelle ; l’anéantissement de l’enfance ; le génocide contre les peuples originaires ; le racisme ; le militarisme ; l’exploitation ; la spoliation ; la destruction de la nature.
    Comprendre que le responsable de ces douleurs est un système. Le bourreau est un système exploiteur, patriarcal, pyramidal, raciste, voleur et criminel : le capitalisme.
    Savoir qu’il n’est pas possible de réformer ce système, ni de l’éduquer, de l’atténuer, d’en limer les aspérités, de le domestiquer, de l’humaniser.
    S’être engagé à lutter, partout et à toute heure — chacunE là où on se trouve — contre ce système jusqu’à le détruire complètement. La survie de l’humanité dépend de la destruction du capitalisme. Nous ne nous rendons pas, nous ne nous vendons pas, nous ne titubons pas.
    Avoir la certitude que la lutte pour l’humanité est mondiale. De même que la destruction en cours ne reconnaît pas de frontières, de nationalités, de drapeaux, de langues, de cultures, de races, la lutte pour l’humanité est en tous lieux, tout le temps.
    Avoir la conviction que nombreux sont les mondes qui vivent et qui luttent dans le monde. Et que toute prétention à l’homogénéité et à l’hégémonie attente à l’essence de l’être humain : la liberté. L’égalité de l’humanité se trouve dans le respect de la différence. C’est dans sa diversité que se trouve sa ressemblance.
    Comprendre que ce n’est pas la prétention d’imposer notre regard, nos pas, nos compagnies, nos chemins et nos destins qui nous permettra d’avancer, mais la capacité à écouter et à regarder l’autre qui, distinct et différent, partage la même vocation de liberté et de justice.
    De par ce qui nous unit, et sans abandonner nos convictions ni cesser d’être ce que nous sommes, nous nous sommes mis d’accord pour :
    Premièrement : réaliser des rencontres, des dialogues, des échanges d’idées, d’expériences, d’analyses et d’évaluations entre personnes qui sommes engagées, à partir de différentes conceptions et sur différents terrains, dans la lutte pour la vie. Après, chacun continuera son chemin, ou pas. Regarder et écouter l’autre nous y aidera peut-être, ou pas. Mais connaître ce qui est différent, c’est aussi une partie de notre lutte et de notre effort, de notre humanité.
    Deuxièmement : que ces rencontres et ces activités se réalisent sur les cinq continents. Qu’en ce qui concerne le continent européen, elles se concrétisent durant les mois de juillet, août, septembre et octobre 2021, avec la participation directe d’une délégation mexicaine formée par le Congrès national indigène-Conseil indigène de gouvernement, le Front des villages en défense de l’eau et de la Terre des États de Morelos, Puebla et Tlaxcala, et par l’Armée zapatiste de libération nationale. Et que nous aiderons selon nos possibilités à ce qu’elles se réalisent, à des dates postérieures encore à préciser, en Asie, en Afrique, en Océanie et en Amérique.
    Troisièmement : inviter les personnes qui partagent les mêmes préoccupations et des luttes similaires, toutes les personnes honnêtes et tous les en bas qui se rebellent et résistent dans les nombreux recoins du monde, à rejoindre, à contribuer, à soutenir et à participer à ces rencontres et activités ; et à signer et à s’approprier cette déclaration POUR LA VIE.
    Depuis l’un des ponts de dignité qui unissent les cinq continents.
    Nous.
    Planète Terre.
    1er janvier 2021.