Vers des ateliers partagés

« Si tu veux unir les hommes, forme-les à bâtir ensemble, tu les changeras en frères. » Antoine de Saint-Exupéry

L'hiver était humide. Des perles de pluie formaient comme des colliers aux branches des arbres. Mes bottes s'enfonçaient dans l'herbe drue et boueuse. Je maudissais intérieurement le « crachin » et le brouillard qui semblaient pénétrer mes os. Pourtant, jusqu'alors dans ma vie, je n'avais jamais connu d'autres hivers que ceux-là, ceux de la Bretagne intérieure.égoine 1
Lorsque j'ouvris la porte des Ateliers Reliés, la chaleur m'envahit soudainement. Yann Madoré se tenait devant moi, un large sourire fendant son visage émacié, une tasse de thé fumante à la main. J'étais attendue. L'atelier baignait dans une lumière douce et l'odeur – familière – de bois scié emplissait l'air.

C'est là, un matin, au cœur de la forêt de Brocéliande (1), que j'ai découvert ce que pouvait dire concrètement la coopération dans un système pourtant économique.
Le point de départ des Ateliers Reliés ? La volonté de trois « boiseux » de partager espaces et outils. Yann Madoré, Eric Thébault (menuisiers) et Gwendal Le Corre (luthier) ont fondé en 2008 une coopérative artisanale. Le principe est simple : la coopérative possède l'atelier, le gros matériel et les loue aux coopérateurs ; en revanche, chacun est indépendant dans les chantiers qu'il mène, les produits et services qu'il vend.
Au-delà des aspects pratiques d'une telle coopération, c'est « une vision équitable de la gouvernance et un rapport au capital distancié » (2) qui a notamment motivé les artisans. Chez eux, une personne égale une voix ; aucune plus-value n'est réalisée sur le capital, quand bien même la valeur de l'entreprise augmenterait. Le nombre d'associés est modeste, pour éviter de mettre en péril la coopérative en cas de départ d'un des membres.

Yann Madoré a poussé le principe de la coopération plus loin. Avec « La roue qui trotte », il propose de l'aide à l'auto-construction et des chantiers participatifs. Ainsi, tous ceux et toutes celles qui ont un projet de menuiserie, qui sont totalement novices mais qui souhaitent apprendre en faisant, peuvent faire appel à lui. L'aide à l'auto-construction ou le chantier participatif leur permettent de s'approprier totalement leur habitat, d'acquérir des savoirs faires utiles et de réduire le coût des réalisations.

Dix ans plus tard, loin de la forêt de Brocéliande, c'est aussi par une journée d'hiver, celle-ci froide et ensoleillée, que j'ai poussé la porte d'un autre atelier partagé : Sidero, à Humbligny dans le département du Cher. C'est un autre sourire franc qui m'a accueilli, un autre thé, d'autres odeurs… celles du métal et du feu !02

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Autonomes mais solidaires

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Lundi 6 janvier 2020, 10 heures, Humbligny

Olivier Le Clerc est forgeron. La première fois que je l'ai rencontré, c'était dans son ancien atelier, au lieu-dit Les Guéniaux, sur la commune de Neuvy-deux-Clochers. L'endroit était sombre, froid et des trous dans le toit laissaient tomber régulièrement la pluie à l'intérieur…
En juin 2019, Olivier Le Clerc a déménagé son activité quelques kilomètres plus loin, dans un nouveau bâtiment, au Clos-Ferrant à Humbligny. « J'ai acheté le terrain en 2012, il a fallu sept ans pour construire le bâtiment. Chaque année, une étape… C'était une question de temps, d'argent et de personnes disponibles pour m'aider. Finalement, je n'ai plus eu le choix : l'ancien atelier n'était plus du tout adapté, il s'écroulait. »
Construit avec le plus de matériaux de récupération possibles et un minimum d'opérations mécaniques, le nouvel atelier s'étend sur 100 m², « mais de tous les côtés, il peut être agrandi pour doubler progressivement sa surface ».

Dès le début de son installation, il y a neuf ans, Olivier Le Clerc avait envisagé ouvrir ses portes à d'autres artisans. « J'ai suivi les Beaux-Arts à Paris. J'y ai découvert le travail des métaux et la forge pour des sculptures. Dans l'atelier métal, il n'y avait pas de chef ; on l'utilisait de manière autonome mais on se donnait des coups de main, on pouvait bénéficier d'un regard extérieur sur son travail… C'était super. J'ai eu envie de partager mon premier atelier avec des anciens de l'école, mais ça n'a pas pu se faire. »
Pour ses créations de mobilier et de luminaires, il aime collaborer avec d'autres artisans d'art comme des céramistes et des verriers.

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« Abolir au maximum les relations de pouvoir »

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04Il n'est désormais plus seul dans son atelier : il a invité Eric Raoult (coutelier-forgeron), Baptiste Rosset et Gersende Savel (forgerons) à le rejoindre dans l'aventure de Sidero. S'il ne s'agit pas d'une coopérative au sens des Ateliers Reliés, il s'agit bien d'une véritable coopération où les valeurs d'entraide et de partage semblent primer sur les seuls intérêts économiques.
Olivier Le Clerc est propriétaire du bâtiment et de la plupart des machines, qu'il loue aux autres artisans. « Le collectif prend en charge les réparations et les consommables, précise-t-il. Chacun gère son stock de barres, mais les chutes de moins d'un mètre sont mises en commun. Individuellement, chacun a ses petits outils. »
A l'intérieur de la forge, chacun bénéficie d'un espace de travail ; outils et machines sont disponibles selon les emplois du temps et les besoins.
« Au début, nous avons organisé beaucoup de réunions pour nous mettre d'accord sur tous les aspects. Je tenais vraiment à abolir au maximum les relations de pouvoir. Il fallait que tout soit clair pour être équitable », souligne Olivier Le Clerc.

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Ouvrir son horizon

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Agés de 24 et 25 ans, Gersende Savel et Baptiste Rosset expérimentent leur activité dans ce cadre sécurisant. Juridiquement, Baptiste est le responsable de l'entreprise « Affaire d'enclumes », Gersende est conjointe collaboratrice. Tous deux se sont rencontrés lors de la formation du Brevet des Métiers d'Art (BMA) au lycée de Varzy, en Bourgogne.010
Gersende arrivait du Var. « J'avais passé un CAP ferronnerie et un BTS traitement des matériaux. J'avais travaillé un an dans un laboratoire mais ça ne me convenait pas. Malheureusement, plus tu poursuis dans les études, plus tu t'enfermes dans un bureau ! Depuis la 3e, je voulais être forgeron. J'aimais l'univers fantasy (3), je voulais travailler avec le métal et le feu… Finalement, j'ai décidé de suivre le BMA. »
Baptiste Rosset venait de la région de Pau. « Depuis tout petit, je bricolais mais j'étais plutôt parti pour devenir tourneur sur bois. C'est le père d'un ami qui m'a fait découvrir le métier de métallier-soudeur. Une vraie révélation. » Mais pour devenir forgeron, il est passé par des chemins de traverse. « En France, l'orientation est pourrie. L'artisanat n'est pas valorisé. Comme j'avais de bonnes notes, les profs voulaient que je suive des études générales. J'ai dû me battre pour faire un Bac Pro chaudronnerie. J'ai poursuivi par un BTS, mais j'ai rencontré le même problème que Gersende : j'ai compris que je passerai beaucoup de temps dans un bureau. La seconde révélation a eu lieu à Varzy, quand j'ai découvert la ferronnerie. »

Surtout formés à la ferronnerie de bâtiment (portails, gardes-corps, escaliers…), ils ouvrent leurs horizons en suivant des stages chez des artisans comme Olivier Le Clerc et en abordant la ferronnerie d'art. Aujourd'hui, ils créent des objets de décoration intérieure, de l'utilitaire, des luminaires… Ils vendent sur des marchés, des salons, au sein de boutiques éphémères, via les réseaux sociaux...
Très vite, Baptiste a eu à cœur de créer sa propre entreprise. « J'ai eu des problèmes de santé : des tendinites. Les médecins voulaient que j'arrête. Le fait d'avoir ma propre structure me permet de gérer mon temps et mon énergie. Etre salarié aurait été plus compliqué. » Développer cette entreprise au sein d'un atelier comme Sidero est une chance : « Olivier et Eric ont partagé avec nous leurs réseaux d'amis et d'artisans. » Ils les conseillent aussi sur la gestion d'entreprise.

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« Apprendre à apprendre »

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Celle d'Eric Raoult s'appelle « Forge Plume ». Ce nom évoque le contraste entre le poids des matériaux utilisés pour fabriquer les couteaux et la légèreté du « Damas plume » dont il est un spécialiste. Il est aussi un clin d'œil à une autre période de sa vie...
A 51 ans, Eric Raoult a en effet multiplié les expériences. Originaire de la banlieue parisienne, il a suivi un parcours de Lettres, avant de devenir animateur socio-culturel, conteur, marionnettiste ou encore auteur de scénari. En 1998, il « migre » en Auvergne et s'installe en collectif dans une ferme pour organiser spectacles, accueils d'animations et échanges européens. L'expérience associative et donc, coopérative, a jalonné tout son parcours.
« Un jour, pour un spectacle de marionnettes, j'ai eu besoin d'une halbarde et je me suis renseigné sur Internet pour la fabriquer moi-même. J'avais mis le doigt dans l'engrenage... Six ans plus tard, je devenais coutelier ! »027
Les amateurs et professionnels du genre aiment se retrouver sur des forums de discussions et d'échanges. « Je suis autodidacte. J'ai appris mon métier en grande partie grâce à ces forums sur Internet », assure-t-il. A tel point qu'il devient l'administrateur de « Forgefr.com » et y croise Olivier Le Clerc, par pseudonymes interposés, avant de le rencontrer en chair et en os.
Ayant à nouveau « migré », cette fois dans le Berry, il a intégré Sidero. « L'environnement collectif est idéal, se rejouit-il. Pour la mutualisation du matériel et pour les rapports humains. Je suis entouré de belles personnes. »

Les quatre artisans ont aussi une vision commune de la transmission des savoirs. Travailler dans le même espace facilite les échanges et l'acquisition de nouvelles connaissances. Tous souhaitent également « apprendre à apprendre » : classiquement, en accueillant des stagiaires mais aussi en ouvrant l'atelier à des novices.
Eric Raoult le propose d'ores et déjà, sous forme de stages organisés pour les enfants comme les adultes. « C'est vrai qu'un beau couteau, c'est un peu cher. Alors, je dis aux gens : vous pouvez aussi venir ici le faire avec moi ! » Pour lui, « s'ouvrir au public, ce n'est pas qu'une question de promotion, mais plutôt d'échanges… ça nous évite de devenir des ours au fond d'un atelier ! »
A plus long terme, il verrait bien la forge partagée devenir un « centre de formation reconnu, notamment pour des reconversions professionnelles ».
Olivier Le Clerc n'en est pas encore là, mais il espère transformer un jour l'atelier en association et l'ouvrir à des non-professionnels qui pourraient y réaliser leurs projets. « Le but serait qu'ils fassent, mais guidés par un des membres de Sidero. Apprendre à apprendre, ce n'est pas tout apporter sur un plateau ou donner des recettes toutes faites ; c'est donner envie. En essayant, en testant, ça peut donner de nouvelles et très belles choses. »

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Des architectes-artisans

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Vendredi 10 janvier 2020, 14 heures, Henrichemont

Ouvrir leur atelier à des non-professionnels ? Pierre Gourvennec et Léopold Mazoyer y ont bien songé. Depuis leur arrivée dans le Berry, ils n'ont cessé de rencontrer des habitants créateurs, bricoleurs, polyvalents. Les deux trentenaires sont diplômés d'une école d'architecture de Paris et ont fondé, ensemble, en 2017, Egoïne. Une coopération sous forme de SAS (Société par Actions Simplifiée). Mais pourquoi à Henrichemont ? « Nous avions des amis dans la région, nous y venions depuis une dizaine d'années, répondent-ils. Et pour l'atelier, nous avions besoin de place. » Car les deux amis n'ont pas ouvert une agence d'architecture mais un atelier de menuiserie. Ils se revendiquent en effet « architectes-artisans » (4). « A la sortie de l'école, nous avons travaillé en agence, mais ce n'était pas assez riche en termes d'intelligence du dessin par rapport à un chantier », explique Pierre. « Nous voulions connaître ce que nous dessinions, être connectés à la matière et à l'ensemble des projets sur lesquels nous travaillions, souligne Léopold. Nous avions envie de créer et de fabriquer nous-mêmes. »egoine 2
Passionnés par la matière bois, ils ont suivi les cours municipaux d'adultes de la Ville de Paris pour le CAP menuiserie.

Ils ont installé Egoïne dans un ancien atelier, fermé depuis quelques années, d'une superficie de 250 m². Ils y préfabriquent des éléments pour de l'agencement sur mesures, avant de les monter sur les chantiers. Ils travaillent pour d'autres architectes et apprennent ainsi beaucoup de la relation que ceux-ci entretiennent avec les artisans.
Actuellement, par exemple, ils conçoivent un prototype de chambre pour le dortoir de l'Opéra de Paris, travaillent à l'agencement en bois d'une maison à Fontenay ou encore fabriquent une table pour un vigneron du coin.

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De nouveaux métiers à inventer

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Dans leur esprit, ouvrir l'atelier à d'autres artisans ou au plus grand nombre était une évidence. Ils l'ont expérimenté avec une entreprise qui offrait la possibilité à ses salariés de s'initier à la menuiserie. « C'était super intéressant du point de vue pédagogique, explique Léopold. Transmettre à des personnes qui sont engagés dans un projet peut aussi amener une prise de conscience de la réalité des enjeux de l'artisanat. »
Ils accueillent régulièrement un chef machiniste dans le cinéma qui construit des rampes de travelling, des fixations et des éléments pour la sécurité des tournages… « Mais il a sa propre entreprise, il est donc assuré. Pour le reste, nous avons un problème de mise aux normes. » Pour organiser des stages et des ateliers auprès de non-professionnels, il faudrait en effet réaliser d'importants travaux, coûteux, impossibles à supporter pour le moment. Pour autant, les deux « architectes-artisans » n'abandonnent pas totalement l'idée. « Il y a beaucoup de personnes ici qui savent faire beaucoup de choses et avec qui on aimerait collaborer, sur des projets ponctuels. »
Leur problématique du moment : « Qu'est-ce qu'on va faire de notre métier ? » sourit Pierre. Autrement dit : comment valoriser au mieux leur double savoir-faire ? Inventer son propre métier ? Indépendamment d'Egoïne, ils s'apprêtent à créer une agence d'architectes pas tout à fait comme les autres donc, en attendant de trouver peut-être une solution pour partager avec le plus grand nombre le fruit de leurs expériences.

Fanny Lancelin

(1) Les Ateliers Reliés, coopérative des artisans du bois, à Concoret dans le Morbihan : http://lesateliersrelies.net/
(2) http://lesateliersrelies.net/?page_id=57
(3) La fantasy : genre littéraire qui mêle, dans une atmosphère d’épopée, les mythes, les légendes et les thèmes du fantastique et du merveilleux (source : dictionnaire Larousse).
(4) Autre exemple d'architectes-artisans ou architectes-ouvriers : Cigüe à Montreuil. http://cigue.net/wp-content/uploads/2014/04/120600-intramuros-32-33_profils.pdf

 

Pratique

  • Atelier Sidero - forge partagée à Humbligny : 06.66.82.73.17.
  • Egoïne à Henrichemont : https://www.egoine.fr/