Doro : de la Gambie à la France, par la route de l'Enfer

« Le réel exil commence lorsque le présent est confisqué. Quand on est condamné à rêver le temps d'avant et attendre l'avenir. » Chawki Abdelamir

A le lire, on pourrait croire à un récit initiatique. « Un jeune homme qui s'appelle Doro, très intelligent, silencieux, gentil et très beau » est forcé de quitter son village après un drame. Son chemin est semé d'obstacles qu'il parvient toutefois à franchir les uns après les autres. Grâce à son courage, sa chance et sa foi, il survit aux pires épreuves : la solitude, la faim, la soif, la torture, la folie… Il a peur, doute et souffre. Il se réjouit et espère aussi : il veut croire que tout ce qui est sur sa route a été placé là pour qu'il apprenne, et fasse de lui un homme meilleur.doro histoire
Ainsi, à l'écrit, Doro raconte son parcours de la Gambie à la France, en passant notamment par la Libye, dans un style qui rappelle les histoires transmises par les griots africains. Il en est le personnage principal, le héros. Si les faits sont bien réels, certaines scènes peuvent paraître surréalistes, mais elles sont en fait (soigneusement ou inconsciemment) construites dans un souci de pédagogie.
Car Doro n'adresse pas seulement son histoire à ceux et celles qui l'ont accueilli, Occidentaux dont les yeux doivent être et rester ouverts. Mais aussi « aux enfants d'Afrique », pour « qu'ils sachent quelle est cette route » et « ce qu'est l'enfer ».

J'ai souhaité raconter cette histoire pour poursuivre l'échange entamé il y a près de trois ans avec les demandeurs d'asile et les réfugiés vivant notamment à Bourges (1) ; pour continuer à leur faire une place, à leur donner la parole, à les visibiliser.
Avec Doro, il me fallait faire un choix : transmettre le fruit de nos échanges oraux, en y introduisant mes propres connaissances, pensées, émotions, images ; ou adapter son récit calligraphié pour le rendre plus conforme à un compte-rendu journalistique ; ou encore utiliser le texte brut, à peine corrigé, pour faire entendre sa voix, son parler.
Finalement, dans les passages que nous avons choisis de partager ici, j'ai tenté de conserver la langue et le style du récit initiatique. J'ai ajouté quelques éléments permettant une meilleure compréhension aux lecteurs occidentaux. J'en ai volontairement omis certains, afin de ne pas mettre en péril la vie de ses proches.

Laissez-nous donc vous conter l'histoire de Doro, âgé de 30 ans, réfugié gambien vivant aujourd'hui à Bourges, dans le Centre de la France, au destin tourmenté mais qui survit fort de l'espoir de revoir un jour les siens.

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Devenir « quelqu'un de bien »

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Il y a longtemps, un jeune homme qui s'appelle Doro, très intelligent, silencieux, gentil et très beau, est né en Gambie (2), dans une famille composée d'un père et d'une mère. Il n'y a pas d'autres enfants dans le foyer, mais des oncles, des tantes, des cousins. Le père de Doro est un grand pêcheur.
Quelques années après la naissance de Doro, son père meurt dans un accident de voiture. L'enfant pense qu'il a été assassiné, mais n'en connaît pas la raison. Le jour de l'enterrement, la foule est venue en masse, pour saluer la mémoire de cet homme digne et brave, mais aussi pour savoir ce que l'enfant deviendrait sans son papa, qu'il aimait plus que tout au monde.
Après les funérailles, la maman de Doro l'emmène dans son propre village natal, Nettéboulou, au Sénégal.
Il se retrouve au milieu d'une grande famille : son grand-père maternel a marié trois femmes et toutes ont eu des enfants. Au village, tout le monde apprécie Doro mais dans la famille, certains le jalousent.

Les enfants vont à l'école. Mais les oncles de Doro lui intiment l'ordre de garder les chèvres et les moutons dans les champs. Parfois, il laisse les animaux en brousse pour rejoindre ses cousins et leurs amis à la sortie de l'école, et jouer avec eux. De retour à la maison, ses oncles le punissent sévèrement et le frappent.carte gambie
Malgré tout, l'enfant ne peut s'empêcher de quitter le troupeau. Il ne supporte pas de vivre sans compagnon et il est attiré vers l'école. Un jour, alors qu'il attend sur le seuil de la classe, le maître le remarque, se dirige vers lui et l'interroge. « Qui es-tu ? Pourquoi ne viens-tu pas étudier avec les autres ? » L'enfant lui explique sa situation. Le directeur est appelé. Quelle n'est pas sa surprise lorsque Doro répond à ses questions en français ! (3)
« Comment peux-tu ainsi parler français alors que tu n'es jamais allé à l'école ?
- Lorsque je viens attendre mes cousins et leurs amis, j'entends le maître enseigner et j'étudie en même temps. »
Le directeur décide de parler aux oncles. Il leur faut laisser le jeune homme être ce qu'il a mérité, être dans le futur quelqu'un de bien, avoir un avenir, avoir la chance d'étudier au village. Les études seront gratuites. Ils acceptent.

De la première année jusqu'au certificat d'études, Doro n'a de cesse d'être le meilleur, souvent le premier de la classe.
Jusqu'ici, les enfants du village ne parvenaient pas à obtenir l'examen permettant d'entrer en 6e tout en décrochant une bourse. Les parents qui le pouvaient payaient des écoles privées.
En cette année 1999, Doro organise des groupes de travail pour les 48 enfants de CM2. Au final, 42 décrochent leur passage en 6e. Parce qu'il est classé parmi les meilleurs de la région, Doro obtient une aide du gouvernement pour poursuivre ses études jusqu'en Terminale, gratuitement. C'est ainsi qu'il quitte son village pour la région de Tambacounda au Sénégal. Il loge chez un oncle, sa femme et leurs deux enfants.

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L'époque du « business »

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Mais la jalousie refait son œuvre. Des disputes éclatent. L'enfant devenu un jeune homme est jeté dehors. Ses études s'arrêtent en Terminale. Il lui faut désormais travailler. Il décide alors de se rendre dans la ville natale de son père, Bassé, en Gambie, pour reprendre son métier : pêcheur. Il répare son vieux bateau et retrouve un ancien ami de son père, Samba, qui le prend sous son aile : durant un an, il lui apprend tout ce qu'il faut savoir pour voyager sur la mer et attraper de bons poissons.
Ils forment une équipe pour pêcher, puis vendre le poisson sur le port. Les pêches sont bonnes. L'argent commence à rentrer. Pas suffisamment toutefois pour avoir un toit au-dessus de la tête : Doro dort dans le bateau de son père. Il se sent seul, sa mère lui manque, l'école lui manque mais lorsqu'il se couche là, il sent la présence réconfortante de son père ; il lui parle la nuit dans ses rêves.

Doro veut s'agrandir. Il veut faire du « business ». Il fait alors la connaissance d'un homme blanc venu de Belgique et ensemble, créent une compagnie de transport de poissons. Doro conduit et répare des véhicules frigorifiques qui emportent la marchandise vers des pays d'Afrique de l'Ouest qui n'ont pas de mer. Doro se marie et fonde une famille. Il achète une maison.

Malheureusement, le « business » tourne au cauchemar. L'homme blanc est accusé de trafic et jeté en prison. Selon Doro, il s'agit d'un prétexte pour le gouvernement dictatorial de l'époque pour mettre la main sur l'entreprise et ses bénéfices. Sa maison, les véhicules de transport, ses comptes sont saisis. Il craint pour sa vie. Il décide de partir.

Il se sent à nouveau perdu et abandonné. Il a envie de demander à son gouvernement : « où vous étiez quand je me fatiguais à travailler ? Où vous étiez quand je souffrais et dormais dehors ? Où vous étiez quand je marchais du jour jusqu'à la nuit sans manger ? Où vous étiez quand je rentrais dans l'eau de la mer pour attraper les poissons ? Où vous étiez quand je passais des jours sans me laver et sans avoir d'habits corrects ? » Il a le sentiment que son avenir s'enfuit. Mais il sait qu'il ne peut rien contre son gouvernement.

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Le début de l'exil

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C'est auprès des membres de son équipage qu'il va trouver le réconfort. Ils lui donnent un peu d'argent pour qu'il puisse aller au Sénégal et travailler.
Pendant deux mois, il est employé dans le bâtiment et passe sa journée à remplir des camions de sable. Il part ensuite pour le Mali et le Burkina-Faso. Sans argent, il fait les poubelles des restaurants de Ouagadougou pour se nourrir. Il doit à nouveau travailler dans le bâtiment pour payer son passage en Algérie. Pour entrer dans ce pays, il faut traverser le désert… Quatre jours d'enfer… Une petite bouteille d'eau et quelques biscuits laissés par les passeurs ; une chaleur abominable ; aucun arbre pour se reposer ; les compagnons qui tombent et qu'on ne peut relever ; les cadavres à demi recouverts par le sable… Tout ce que l'on porte sur soi paraît peser des tonnes. Tamanrasset, enfin. Première « porte » algérienne après le désert.

Doro est presqu'immédiatement arrêté pour être entré illégalement dans le pays. Devant le juge, il raconte son histoire. Il est relâché, avec une autorisation de séjour de deux mois. Il lui faudra alors quitter l'Algérie.
Doro est persuadé que le bon dieu le protège. Il veut croire que le bon dieu lui montre le chemin, que le bon dieu réalisera son rêve. Désormais, son rêve, c'est l'Europe. Il n'y a pas de retour possible, même s'il pense chaque jour à sa mère, sa femme et ses enfants.

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L'enfer de la Libye

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Il est temps de passer en Libye. Il ne sait rien de ce qui l'attend. Il ne sait rien de ce qui attend les Africains à la peau noire, là-bas : l'esclavage, la guerre, les tortures, la mort.doro 3
Dès son arrivée, Doro est kidnappé et enfermé dans une prison gérée par une sorte de mafia. Les êtres humains enfermés là sont soumis au travail forcé, en échange d'une hypothétique liberté. Doro va y vivre pendant plus d'un an, supportant les privations et la dureté du travail. Un soir, ses geôliers oublient de fermer la porte à clé. Il s'enfuit avec quelques compagnons et parvient à Tripoli, la capitale. Embauché comme maçon, il gagne suffisamment d'argent pour tenter de quitter le pays via la Méditerranée.
Il se concentre sur la nouvelle vie et l'avenir qui l'attendent dans la luxurieuse Europe. Mais le destin s'acharne : après quatre jours passés en mer, des dizaines de personnes mortes de faim et de soif, le bateau est arrêté par les gardes-côtes lybiens. Doro et ses compagnons sont placés en centre de rétention en attendant leur expulsion vers leur pays d'origine. Mais ils sont vendus, encore, comme du bétail.

C'est à Benghazi que Doro est à nouveau emprisonné, à la merci de mafieux pires que les précédents. Ici, il faut payer deux fois la somme qui a été versée pour t'acheter. Mais pas question de travail forcé. Les prisonniers sont torturés, pris en photo et filmés pour effrayer leurs familles et obliger le versement de rançons. La seule nourriture accordée est du pain et de l'eau, une fois par jour. Beaucoup meurent dans d'atroces souffrances.
Doro n'échappe pas à la torture. Nu, les pieds et les mains attachés, suspendu la tête en bas, il est frappé encore et encore. Il a beau se défendre, expliquer qu'aucun membre de sa famille ne paiera pour le libérer, les séances se poursuivent, inlassablement, jour après jour.
Avec une poignée de compagnons, il organise une tentative d'évasion. Elle échoue. Les gardes leur tirent dessus. Un de ses amis est tué, Doro est mortellement touché au ventre. Il s'évanouit.

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Re-naître

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Son réveil ressemble à un nouveau cauchemar. A quelques kilomètres de la prison, il a été jeté dans une fosse commune, parmi les cadavres. Il sent des corps, des os. Il est horrifié. Il doit sortir de là ! Son ventre saigne, il se sert de son boubou comme d'un pansement et, avec le peu de forces qui lui reste, parvient à s'extraire de la fosse. Titubant, il marche jusqu'à une route où il s'écroule, à nouveau sans connaissance.
Un vieil homme et sa femme l'aperçoivent et le conduisent à l'hôpital. Dans un premier temps, le personnel refuse de soigner cet étranger de couleur noire. Mais un des médecins les interpelle : « Votre mission est de sauver les êtres humains, non pas de considérer leur couleur ou leur race. Etes-vous des meurtriers ou des médecins ? » Doro est finalement pris en charge et opéré.
A sa sortie, il se sent à nouveau perdu. Il n'a ni endroit où aller, ni argent pour quitter le pays. Le médecin lui a interdit de travailler, pour éviter qu'empire sa blessure.
Heureusement, il rencontre un Libyen qui prend pitié de lui. Il a beaucoup voyagé, il a l'esprit ouvert. Il l'accueille chez lui, le nourrit et l'encourage à réfléchir sur ce qu'il souhaite faire par la suite. Doro n'a qu'une idée en tête : atteindre l'Europe et réaliser son rêve, simple : vivre mieux. Malgré les conseils du médecin, il reprend les travaux difficiles qui, souvent, font souffrir son ventre. En même temps, il se renseigne pour embarquer sur la Méditerranée. Il rencontre un jeune Sénégalais, qui veut aussi tenter la traversée. Il est heureux d'avoir à nouveau un ami.

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Sauvé par le Sea Watch

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Les jours passent et les voici contactés. Avec d'autres compagnons, ils sont rassemblés dans une maison en ruine. Ils doivent attendre. Trois jours plus tard, un passeur vient les chercher pour l'embarquement sur un bateau de fortune. Il est 3 heures du matin. Ils n'ont ni vivres, ni eau potable. Le lendemain, ils sont secourus par le Sea Watch 3 (4). Ils sont 47.doro 2
Doro est soulagé. Il croit que la fin du voyage est proche. Mais il va en fait passer quinze jours sur le gros bateau de secours. Car à terre, les gouvernements européens palabrent : qui accueillera ces migrants (5) ? Dans un premier temps, Malte refuse, l'Italie aussi. Un accord est trouvé via l'Union européenne : ils débarqueront en Sicile, puis seront répartis en France, en Allemagne, au Portugal, au Luxembourg, à Malte et en Roumanie.
Doro est interrogé par des membres de l'OFPRA (6) ; il a été choisi par la France. Pour la première fois de sa vie, il entre dans un avion, et avant qu'il ne puisse réaliser ce qui lui arrive, atterrit à l'aéroport international Roissy-Charles de Gaulle, près de Paris.
« Nous sommes en France, mais nous sommes aussi au paradis, dit-il à ses compagnons. Car l'enfer, la Libye, c'est fini. »

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Réaliser son rêve

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Doro a obtenu le statut de réfugié pour dix ans. Il ne quitte jamais la carte attribuée par l’État français qui le prouve. De Paris, on l'envoie à Orléans puis à Bourges. Il suit des cours de français. A l'enseignant et aux autres élèves, il dit : « Dans la vie, il y a trois choses importantes. Marcher, voir et parler. En marchant, tu vas partout et n'importe où. En marchant, tu vois beaucoup de choses que tu ne connaissais pas. Tu entends tout ce qui se passe dans le monde parce que les gens en parlent. C'est la parole qui fait le savoir. Si personne ne parle, tu ne peux pas savoir. »
Doro sent que sa parole est importante. Chaque réfugié a sa propre histoire. Mais il en connaît peu qui ont pu échapper à cette prison infernale vivant, pour témoigner ou qui acceptent d'en parler.

Le jeune homme débutera bientôt une formation pour travailler ensuite dans le bâtiment. « J'aurai réalisé mon rêve d'une nouvelle vie pour être heureux », pense-t-il sans tout à fait y croire. Car sa famille, sa maman, sa femme, ses enfants sont loin. Il aimerait les avoir près de lui. Alors, seulement, son rêve serait totalement réalisé. « J'aurai accompli ma mission. »
Son but est aussi d'aider les jeunes perdus qui se retrouvent dans le pays de l'enfer, la Libye. Il voudrait les prévenir pour qu'ils ne soient pas emprisonnés ou torturés. Son idée ? Une association entre les dirigeants de l'Afrique noire et les dirigeants européens, pour régler les problèmes des migrants dans les pays frontaliers de l'Europe.

L'histoire de Doro se termine ici. Il donne un conseil à ceux et celles qui l'ont lue. Il dit : « Soyez les bienvenu·es sur cette terre de bonheur et de malheur. Mais cette terre ne vous appartient pas. Tu viens et un jour, tu repars. Aimons-nous et respectons-nous sans guerre et sans souffrance. Car la mort nous regarde et nous attend. »

Récit reccueilli et retranscrit par Fanny Lancelin

(1) Lire aussi les numéros 6 (« Prahda ») et 14 (« Ecrire comme acte d'existence ») de (Re)bonds. Menu Archives accessible en haut à droite de la page d'accueil.
(2) La Gambie est le plus petit pays d'Afrique de l'Ouest (11.295 km²) enclavé dans le Sénégal et bordé par l'océan Atlantique. Sa population est estimée à environ deux millions d'habitants. Ancienne colonie portugaise puis britannique, elle a obtenu son indépendance en 1965. Le premier président, Dawda Jawara, a gouverné le pays de 1970 à 1994 ; le deuxième, Yahya Jammeh, a pris le pouvoir par un coup d’État et dirigé le pays de manière autocratique durant 22 ans ; le troisième, Adama Barrow, l'actuel président, a été élu en 2016. Source : https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/dossiers-pays/gambie/presentation-de-la-gambie/
(3) En Gambie, la langue officielle est l'anglais. Les autres langues les plus courantes sont le wolof, le mandingue, le fula, le jola et le serere.
(4) Sea Watch est une organisation à but non lucratif qui mène des opérations civiles de recherche et de sauvetage en Méditerranée centrale. Plus de renseignements sur https://sea-watch.org/fr/
(5) Migrant : le terme est ici utilisé pour désigner une personne qui migre, c'est-à-dire qui quitte son pays (que ce soit pour des raisons volontaires ou subies). Il n'existe pas de définition juridique du terme migrant. Pour voir les différences avec « réfugié » ou « demandeur d'asile » (qui sont des statuts juridiques en France), consulter le site de la Cimade : https://www.lacimade.org/faq/qu-est-ce-qu-un-migrant/
(6) OFPRA : Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides. https://www.ofpra.gouv.fr/

 

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