Alicia Dujovne Ortiz : une écrivaine argentine engagée en Berry

« Existe-t-il quelqu'un sur cette planète qui soit « d'origine », qui ne provienne pas de vastes migrations ? »

« La double appartenance sociale nous divise, nous déchire mais dans des cas de générosité exceptionnelle, elle nous permet aussi d'utiliser ce que l'on sait d'un monde pour secourir l'autre. »

Alicia Dujovne Ortiz
dans « Milagro Sala, l'étincelle d'un peuple »
(éditions les femmes-Antoinette Fouque)

À l'observer, on pourrait croire qu'elle est une « dame tranquille qui se promène simplement ». Une femme âgée, une grand-mère, qui a choisi ce petit coin de Berry, une maison et la forêt qui l'environne, pour finir sa vie. Mais pas du tout. Certes, Alicia Dujovne Ortiz vient de fêter ses 79 ans et si elle a décidé de s'installer à Jars il y a quelques années, c'est bien pour profiter du calme de la campagne. Mais pas pour s'y endormir, non. Pour y travailler, dur. Pour s'entendre penser. Et ainsi, pour pouvoir écrire un ouvrage par an.

dujovne ortiz alicia modifAlicia Dujovne Ortiz est une journaliste et écrivaine d'origine argentine. Née en Argentine, serait plus juste. Car ses origines familiales sont ukrainiennes par son père et argentines (italiennes, espagnoles ?) par sa mère. Cela a-t-il vraiment de l'importance ? Oui. Car cette « identité divisée ou double » comme elle la nomme elle-même, ajoutée à l'exil, a forgé sa manière d'être au monde. Elle dit aussi beaucoup des personnages de ses romans et biographies, souvent complexes, « jamais certains de leur identité ». Comme Carlos Dujovne, Eva Peron, Dora Maar, Thérèse d'Avila… ou encore Milagro Sala, à laquelle Alicia Dujovne Ortiz consacre son dernier livre : « Milagro Sala, l'étincelle d'un peuple » (paru en 2017 aux éditions des femmes-Antoinette Fouque).

C'est la sortie de cet ouvrage qui m'a soudain rappelé que j'avais la chance d'avoir quasiment pour voisine, à quelques kilomètres seulement de chez moi, une écrivaine argentine engagée, passionnée et passionnante. Il était temps de la rencontrer.

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Un rayon de lumière

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Jars – mardi 9 janvier 2018 – 16 heures

Lorsque les nuages étouffent ainsi le soleil, que la pluie tombe sans cesse durant des jours au point que la boue ne colle plus seulement aux bottes mais à tout, je me demande toujours pourquoi je ne vis pas plus au sud. Avant de me raviser – c'est idiot, tu es une fille d'automne ; comme les plantes, tu mourrais sans doute de n'être pas assez arrosée… Tout de même, je n'en peux plus de ce gris maussade, il me faut un rayon de lumière. Le voilà qui apparaît, dans l'entrebaillement d'une porte : une petite femme au sourire radieux, qui m'encourage à vite me mettre à l'abri dans la chaleur de sa maison. Alicia Dujovne Ortiz commence par me proposer un café : « Je ne vous propose pas du maté, je ne connais personne en France qui aime ça ». Ma réponse la surprend : « Moi, si. » Il y a quelques années, dans le Morbihan, je cotoyais une jeune femme argentine, Florencia, qui m'avait donné goût à cette infusion de plante amère que l'on boit dans un pot à pipette. Alicia partage le sien de bon coeur.

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Injustice, pouvoir, prise de conscience et résistance

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Nous voilà confortablement assises face à une cheminée un peu paresseuse. La conversation s'engage avec facilité, naturel même. L'écrivaine me parle de ses travaux en cours, le troisième volet de son auto-fiction (*), qui s'intitulera « Eau de vie » en hommage aux cinq litres à 50 ° qu'elle a tirés de ses prunes berrichonnes ! Mais aussi un ouvrage sur les Mapuches, des Indiens de la Patagonie persécutés par l'État argentin.

Le 29 décembre dernier, Alicia Dujovne Ortiz a publié un article bien senti sur le blog Mediapart de Carlos Schmerkin, réfugié politique, membre fondateur de l'Assemblée des Citoyens Argentins de France (ACAF). Titrant « Pourquoi le photographe de Benetton ignore les Mapuches ? », la journaliste et écrivaine épingle Oliviero Toscani, célèbre pour ses campagnes de publicité de la marque de prêt-à-porter italienne, mettant en scène des modèles de toutes les « couleurs » de peau : United Colors of Benetton, c'était lui. La déclaration : « Nous devons vendre, nous ne sommes pas là pour nous masturber sur tel ou tel sujet », c'est lui aussi (Libération, 13 décembre 2017)... Son patron, Luciano Benetton, serait le propriétaire de 900.000 hectares en Patagonie, où paissent les moutons qui produisent la laine servant à la fabrication de ses vêtements. Des terres qu'il a pu acquérir grâce aux expropriations des peuples comme les Mapuches et qu'il peut conserver grâce à un système politique corrompu.
L'article, comme l'ouvrage sur Milagro Sala, parle d'injustice, de pouvoir, mais aussi d'Histoire, de prise de conscience et de résistance.

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« On apprend à aimer le pays vrai »

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Alicia Dujovne Ortiz sait de quoi elle parle. Elle est le fruit de l'union entre un des fondateurs du parti communiste argentin et une écrivaine féministe (**). Pour autant, en Argentine, elle n'était pas militante. « Non, j'étais vaccinée ! J'ai connu la tristesse immense de parents déçus par l'Histoire. » Le Stalinisme laissa à beaucoup de communistes de la première heure un goût amer…

maté« Je n'ai pas partagé non plus l'espoir de ma génération. C'est venu plus tard. Pas du côté de la lutte armée, mais de celui des personnes qui jettent les bases d'un autre monde. Faire autre chose autrement. Pour moi, c'est ça l'anarchisme. »

En 1978, à cause de la dictature militaire, elle quitte l'Argentine et s'installe en France. Pourquoi ce pays précisément ? « Il représentait un idéal de liberté et de culture, pour moi comme pour beaucoup d'exilés politiques attirés par la littérature. Cet idéal, c'est ma mère qui me l'avait transmis. Et je parlais déjà le français. » A-t-elle trouvé son idéal ? Elle lève les yeux au plafond, fait semblant de réfléchir un peu avant de répondre avec un air un brin malicieux : « Pas vraiment… On ne croise pas des Victor Hugo à tous les coins de rue ! Mais progressivement, on apprend à aimer le pays vrai. »

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« Le grand sujet aujourd'hui, c'est les migrants »

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À plusieurs reprises, elle a tenté de se ré-installer en Argentine. En vain. « Ça n'a jamais fonctionné. La première fois, c'était avec ma fille et mes petits-enfants mais en 2001, il y a eu la grave crise économique. J'ai fait une deuxième immigration, économique cette fois. Aujourd'hui, je ne serai pas acceptée par Macron ! Ensuite, j'ai hérité d'un appartement à Buenos Aires, mais mes filles vivaient à Paris, j'étais seule. Quand mon arrière petit-fils est né, je me suis demandé : mais qu'est-ce que je fais ici ? Je suis revenue. »
Il y a sept ans, elle a cherché un havre près de Paris, pour écrire. Le Berry. « Ici, c'est un lieu très beau, très paisible. Il ne me paralyse pas, bien au contraire. » Elle aime flâner dans les bois et la compagnie des vaches. Elle qui est née dans la région des pampas, ces immenses plaines où courent des troupeaux à perte de vue... « Je n'en avais jamais vu d'aussi près. C'est drôle : elles viennent me voir. Moi qui était déjà presque végétarienne le suis devenue complètement. Bien sûr : je ne peux pas manger des amies ! »

Lorsque je lui demande ce qu'elle pense de la France actuelle, elle s'engage sur le terrain politique. « Je crois que la gauche et la droite existent séparément. Je ne crois pas en cette idée de « en même temps » et je pense que lorsqu'on dit ça, on est assurément de droite. Jusqu'ici, la France était un État de droit. Mais cette attitude que la police se permet depuis quelques temps est inacceptable. La politique par rapport aux migrants est intolérable : taillader leurs tentes, les priver d'eau… » Elle récuse la distinction entre migrant économique et migrant politique, chère au gouvernement Macron. « Un migrant économique est aussi un migrant politique : ceux qui ont faim, c'est à cause de raisons politiques ! » Pour elle, « le grand sujet d'aujourd'hui, c'est les migrants. C'est un problème planétaire. »

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« Mon plaisir : fouiller derrière ce qui se passe »

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Alicia Dujovne Ortiz a toujours écrit. D'abord des poèmes, publiés dans les années 1960 et 1970. Ensuite, « je suis devenue journaliste. Ça m'a permis de sortir de moi-même et d'apprendre à fouiller derrière la réalité. C'est ça, mon plaisir : fouiller derrière ce qui se passe. » Elle a collaboré à « La Nacion », un journal argentin, mais aussi « Le Monde » français, par exemple.
Son premier roman, « El buzon de la esquina », est paru en 1977 et depuis, elle n'a cessé de publier, des romans, des biographies, des chroniques et même des livres pour la jeunesse. « Je travaille énormément, explique-t-elle. Je lis beaucoup, je me documente beaucoup. Pour les chroniques et les biographies, j'interroge les témoins vivants si c'est possible. Une autre chose que je fais souvent : le voyage. J'ai besoin de voir, les terres, les lieux... »

Manif milagroC'est ainsi qu'en mai 2017, petit sac sur le dos, elle s'envole pour Buenos Aires puis la province de Jujuy au nord-ouest de l'Argentine, afin d'enquêter sur Milagro Sala et l'organisation Tupac Amaru. Comment avait-elle eu connaissance de cette histoire ? « J'avais été appelée par la Maison de l'Argentine à Paris pour parler des violences faites aux femmes. En France, une femme meurt tous les trois jours sous les coups de son mari ou compagnon. En Argentine, c'est chaque jour. Les organisateurs m'ont demandé si je pouvais parler de Milagro Sala. J'ai commencé à lire sur elle, à trier les informations que j'avais… J'étais face à quelqu'un qui m'intéressait vraiment ! J'ai rencontré beaucoup de femmes fortes mais comme elle, non. C'est la plus originale. Elle a fait une révolution avec les moins que rien. »

Grâce à l'ACAF, elle prend contact avec l'assistante de presse de la Tupac Amaru. « J'en ai parlé aux éditions des femmes-Antoinette Fouque et trois jours plus tard, j'étais dans l'avion ! » Il y a urgence. « C'est la première fois de ma vie que j'écris sur une personne vivante et en danger de mort. » À l'époque en effet, Milagro Sala était en prison et ses soutiens craignaient qu'elle y soit assassinée. Aujourd'hui détenue à domicile, le risque n'a pour autant pas disparu, tant la haine que suscite cette femme et la corruption sont présentes en Argentine.

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Une enquête sur Milagro Sala

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Mais qui est Milagro Sala ? (***) « Femme et anarchiste », écrit Alicia Dujovne Ortiz. Une résistante. Résistante à la pauvreté et à toutes les injustices qui touchent les marginaux, au pouvoir établi blanc, riche, raciste et machiste de son pays. « La révolte de Milagro oppose deux classes sociales : les propres sur eux et les puants », dixit le philosophe Jorge Vildes repris dans le livre d'Alicia Dujovne Ortiz.

Logement TupacAdoptée, ayant connu la rue et la misère, Milagro Sala a voulu redonner confiance aux habitants des villes et des quartiers pauvres de la province de Jujuy, particulièrement les femmes et les jeunes chômeurs. Durant quinze ans, elle les a encouragés à s'organiser pour se nourrir, pour construire des logements dignes, des écoles, des centres de soins, des piscines, des coopératives de textile ou encore de métallurgie…
Soutenue par le président Nestor Kirchner en son temps, elle est aujourd'hui accusée de détournement de fonds par le pouvoir en place. Arrêtée en 2015, elle est régulièrement inculpée de nouveaux chefs d'accusation, sans jamais avoir bénéficié d'un seul procès. Pire : le gouvernement de Mauricio Macri reste totalement sourd aux injonctions internationales de la Cour Interaméricaine des Droits de l'Homme (CIDH) et de l'Organisation des Nations Unies (ONU) qui le somment de mettre fin à cette situation injuste. Mais rien n'y fait.

L'enquête d'Alicia Dujovne Ortiz la mène auprès de Milagro Sala, alors qu'elle est encore en prison. Durant son séjour, l'écrivaine rencontre également des Tupaqueros et des Tupaqueras (****) qui livrent des témoignages révélant l'extraordinaire révolution qu'ils ont vécue, mais aussi la complexité du personnage de Milagro Sala. Mère protectrice ou dirigeante tyrannique ? Généreuse ou mauvaise gestionnaire ? Politicienne adepte de l'improvisation ou en manque d'idéologie claire ?
Ces questions et tous les symboles qu'elle réunit (femme – indienne – militante politique défendant les pauvres) suffisent à diviser les Argentins : elle semble autant adorée que détestée.

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Une soirée se prépare à Bourges...

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Au niveau international en revanche, la mobilisation s'organise.

couv Milagro Sala bdEn France, ce lundi 15 janvier 2018, une conférence de presse est organisée par Amnesty International et le lendemain, une manifestation de soutien au Trocadéro à Paris. De son côté, Alicia Dujovne Ortiz poursuit la promotion de son ouvrage, qui se joint à la mobilisation lancée pour exiger la libération de Milagro Sala. En février, elle se rendra à Genève et Toulouse. Une soirée se prépare à Bourges...

La nuit est tombée, le froid commence à se faire sentir. Un petit félin fait irruption dans la pièce. « Devinez son âge ! » me lance mon hôte. « En âge chat, vous voulez dire ? » Elle n'y tient plus : « Vingt-deux ans ! » À part une hernie attrapée en grimpant aux arbres comme une jeunette cet été, la chatte semble très bien se porter. En partant, je jette un dernier regard à Alicia Dujovne Ortiz, pressentant qu'il lui reste, à elle aussi, suffisamment de force pour continuer à voyager, enquêter, écrire. Résister.

Fanny Lancelin

(*) Premier volet : « L'arbre de la gitane » paru en 1991 aux éditions Gallimard. Deuxième volet : « La perlas rojas » inédit en France.
(**) Son père, Carlos Dujovne, dont elle a écrit la biographie, « Camarade Carlos, un agent du Komintern en Amérique Latine » (éditions La Découverte, 2008) et sa mère, Alicia Ortiz, auteure de « Amanecer en Bolivia » – Le jour se lève en Bolivie – (éditions Hemisferio, 1953).
(***) Lire aussi la rubrique (Re)visiter.
(****) Membres de la Tupac Amaru, organisation créée par Milagro Sala.

 

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