La Commune : à la vie, à la scène !

« Des fois, je me demande ce qui nous manque, à nous, pour nous soulever encore... » Laëtitia Fourrichon, comédienne, compagnie « Oh ! z'arts etc... »

« 'Faut couper la télévision. » Anthony Jeanjean, régisseur, concepteur lumières, compagnie « Oh ! z'arts etc... »

Elle gît au sol, enveloppée d'une lumière rouge sang. Mais elle n'est pas morte. Non. La preuve : lorsque cessent les battements de son coeur, ce sont les miens que j'entends. Fort. Ils Léti Commune 2prennent le relais... Et c'est ainsi que vit depuis près de 150 ans l'esprit de la Commune de Paris : dans le coeur de ceux qui croient que se révolter est nécessaire. Elle vit dans le coeur de Léti, allongée sur la scène et de celui de Tony, l'illuminant avec un projecteur rouge. Tous deux forment la compagnie de théâtre « Oh ! z'arts etc... », basée à Henrichemont, et ont choisi la Commune de Paris comme sujet de leur nouveau spectacle : J'ai la couleur des cerises et je ne suis pas morte. Edifiant.

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CamionUne période historique méconnue.

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Sans doute, est-ce un hasard, mais… Le spectacle est né au temps des cerises. D'abord, quand on peut les déguster directement dans l'arbre : en cet été 2015, c'est un livre qu'Anthony Jeanjean – surnommé Tony – dévore : Mémoires, de Louise Michel. La vie de cette militante anarchiste et féministe, très active durant la Commune de Paris en 1871, l'émeut (lire aussi (Re)visiter). Il en parle à sa partenaire, dans la vie et sur scène, Laëtitia Fourrichon – surnommée Léti. Ils tombent d'accord : il faut faire un spectacle sur cette période historique méconnue. Pire, tue.
Un an plus tard, à l'époque où mûrissent les cerises, la compagnie organise une première lecture publique à Achères.
Une année de plus, à quelques jours de la date anniversaire de la Semaine sanglante, le mardi 16 mai 2017, me voici à Germigny-l'Exempt, pour la dernière résidence de création du spectacle, avant sa présentation officielle aux programmateurs.

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Un spectacle né au fil des résidences

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Dans la cour du Luisant, le camion estampillé « Oh ! z'arts etc... » vient d'être vidé : costumes, décors, matériel pour la lumière et le son… Tout le monde participe : le régisseur, la comédienne, la metteur en scène… A l'extérieur de la salle, il fait très chaud ; le ciel est blanc et fait plisser les yeux. A l'intérieur, le noir est quasi absolu ; l'air est frais. La jauge de la salle, de 115 places, lui confère une atmosphère presqu'intime. Une petite bulle idéale pour installer un univers et y vivre pendant cinq jours, en toute liberté. La compagnie travaille, mange et dort sur place. « L'intérêt d'une résidence, c'est de se couper de son quotidien pour être plus efficace », explique Léti. A Henrichemont, la compagnie bénéficie bien d'un local. Mais c'est au fil des résidences qu'elle a monté le spectacle sur la Commune : à La Chapelotte, Neuilly-en-Sancerre, Pessac, Saint-Amand-Montrond, Germigny-l'Exempt… A chaque fois, le public était invité à une restitution du travail effectué durant la semaine et pouvait donner son avis. Des échanges riches, souvent encourageants.
Le premier jour de la résidence, chacun prend ses marques : textes, placements, éclairages, bande-son… Viennent ensuite les séances plus détaillées de jeu d'acteur, les répétitions de certains passages, les filages. Parfois, les idées fusent, leur mise en œuvre est une évidence. D'autres fois, il faut s'arrêter, discuter longtemps, laisser mûrir la réflexion avant de faire un choix.

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La Commune est devenue une allégorie

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Car sur scène, tout fait sens. « Comment représenter les milliers de personnes qui ont participé à la Commune avec une seule comédienne ? » C'est la première question à laquelle s'est confrontée l'équipe. L'écriture y répond partiellement : sous la plume de l'auteure, Xavière Mettery, la Commune est devenue une allégorie que Leti personnifie. La mise en scène apporte d'autres éléments de réponse : les Parisiens sont symbolisés par des vêtements, que la Commune déplace, endosse, embrasse, repousse, place en tas lorsqu'il s'agit de monter des barricades…
Une idée de Véronique Chabarot, metteur en scène installée à Bourges. Egalement comédienne, elle utilise déjà ce procédé dans son propre spectacle Aux armes, Marguerite !, qui parle de la place des femmes durant la Première Guerre mondiale. « J'ai beaucoup travaillé dans le milieu de la danse. Les vêtements donnent du mouvement, explique-t-elle. Les tas sont comme des balises qui structurent l'espace et le récit. Ils se font et se défont selon les événements. »

Léti échaffaudage

Autre moyen de créer du mouvement : un échaffaudage et deux palissades en bois, sur roulettes, que Leti déplace régulièrement ; elle y placarde aussi les affichettes – moyen de communication essentiel – qui recouvraient les murs du Paris de la Commune. « Ce sont des images vues, des photographies de la Commune, qui m'ont inspiré, précise Véronique Chabarot. C'est ma spécificité : j'ai des images dans la tête, je cherche ensuite quoi mettre dedans. »
Enfin, dans un coin sombre, une vieille télévision. Ce sont surtout son faisceau lumineux et les sons qui en sortent que le public perçoit. « Elle ancre le spectacle dans notre époque contemporaine. Il y a une actualité dans le discours politique, dans le message… Le but est de montrer que les idées de la Commune vivent toujours. » Idem pour la musique : « Elle est contemporaine, avec des sons électro, même si elle a aussi des accents classiques. »

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Recyclage sonore pour la bande-son

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La partie sonore a été confiée à Antoine Quenet-Renaud, musicien et compositeur qui vit à Nantes. « J'ai rencontré Tony et Léti en tournée, me raconte-t-il par téléphone. Ils étaient fans d'un groupe dans lequel je jouais. Ils m'ont proposé un essai pour le spectacle ; c'était en septembre 2016. »
Il établit un cahier des charges pour chaque morceau : temps, images, type d'instruments… « C'est ma méthode de travail habituelle, sinon il peut y avoir des problèmes de communication, de vocabulaire. Je n'ai pas toujours affaire à des personnes qui connaissent le langage musical. Ça m'évite de chercher dans le vent. » La compagnie lui confie son texte et les premières musiques utilisées en attendant la vraie bande-son. « Ça me donne une idée des intentions. »
Connaissait-il l'histoire de la Commune ? « Pas vraiment. J'ai lu les bandes dessinées de Tardy, j'ai regardé des documentaires… ça m'a inspiré pour les objets car je compose en bricolage ou recyclage sonore : j'utilise des objets du quotidien, de l'époque. » Ici, des bottes, des rateaux, des sabots de chevaux, par exemple. « Ils sont transformés avec des effets, donc ne sont pas forcément reconnaissables, mais ils contribuent à l'ambiance. »

Piste par piste, il enregistre lui-même tous les sons et tous les instruments : piano, contrebasse, guitare, violon, percussions… « C'est une technique qui se rapproche du pointillisme en peinture : j'enregistre des milliers de notes avec des intentions différentes, sur chaque instrument, puis je les monte. Je ne veux pas utiliser de synthé midi, je ne trouve pas ça bon. Et je n'ai ni le temps ni les moyens pour autant de musiciens. » L'ensemble donne une couleur reconnaissable. Une identité.
Mais qu'est-ce que la bande-son apporte au spectacle de la compagnie « Oh ! z'arts etc... » ? « Elle asseoit une émotion ou elle crée un paysage sonore ou elle illustre un événement. » Le compositeur demande-t-il à voir un filage final avant d'accepter que son nom figure sur l'affiche ? « Non, je leur fais confiance. L'important, c'est aussi la rencontre humaine. C'est comme ça que je fais mes choix. Mais je dois venir en octobre à Henrichemont ; j'ai hâte de voir le résultat. »

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Tony et LétiLa lumière, partie intégrante du spectacle

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A Germigny-l'Exempt, le « résultat » s'affine. Tony se souvient des étapes pour en arriver là : les dizaines de lectures pour se documenter sur la Commune, le choix des textes pour constituer une trame, la réécriture en collaboration avec Xavière Mettery, les débuts de la mise en scène avec Véronique Chabarot… Et la création des lumières ? Car dans la compagnie « Oh ! z'arts etc... », il ne s'agit pas simplement d'éclairer au sens premier du terme, mais bien, là aussi, de faire sens, « de révéler des éléments que le texte ne dit pas ». « Tony n'est pas qu'un technicien. Il participe pleinement à la création des spectacles », souligne Léti.
« A la lecture des textes, il me vient des idées, mais elles peuvent changer selon la mise en scène, explique-t-il. J'assiste aux séances de travail de Léti, je prends des notes, fais des croquis… Je m'appuie aussi sur la musique. » Pour ce spectacle, il s'est imposé une contrainte : « pas de projecteur de face ». « Il est traditionnellement utilisé pour éclairer le visage de l'acteur ou tout le plateau. Ici, le plateau n'est éclairé que latéralement. » L'objectif ? Faire sentir au public que la Commune est « dans sa tête » : elle revit les événements de 1871, elle se souvient, se parle à elle-même. La lumière exprime ainsi ses états d'âme.

Un travail remarquable. D'autant plus que Tony est autodidacte. Il voulait devenir architecte-paysagiste. Ses relations avec l'Education nationale en ont décidé autrement… « J'étais dans un lycée agricole à Bourges. J'ai arrêté au milieu de la Première et je n'ai jamais repris. Je n'ai jamais été en adéquation avec le système scolaire. C'est juste honteux : il te met tout de suite de côté quand ça ne va pas. Tout ce que j'ai appris, je l'ai appris en autodidacte. J'ai toujours aimé apprendre. »
Pas question de rester les bras croisés : il travaille dans une exploitation forestière, dans les vignes… avant de rencontrer Léti, au Printemps de Bourges. Elle fait du théâtre depuis six ans et s'apprête à s'installer à Besançon, pour suivre une formation en arts du spectacle. Il la suit. « J'ai vu une annonce d'un théâtre qui cherchait un régisseur à former. J'ai été pris. C'est là que j'ai appris mon métier. » Pendant deux ans, un vieux technicien lui transmet tout son savoir et sa passion. « Ma plus petite semaine ? 70 heures. La plus grosse ? 120 ! Je n'avais plus aucune vie sociale. Mais c'était une formation formidable ! »

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Des électrons pour plus de possibles

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Une fois la Licence de Léti en poche, le couple part sur les routes pendant trois ans. Il fait les saisons, « en restauration, au chaud, l'hiver », dans les vergers l'été. « C'est là que j'ai pris conscience du plaisir de ne pas vraiment avoir de patron. On avait la liberté de partir ou de rester. Si je devais redevenir salarié… je ne sais pas comment je ferais ! »
Un jour d'été, en Ardèche, bullant dans un hamac, une discussion sur le théâtre : « Ça ne te manque pas ? » Si. Retour dans le Berry natal en décembre 2010 pour faire naître la compagnie « Oh ! z'arts etc... ». « C'était plutôt logique de revenir chez nous, la plupart des amis de Besançon étaient partis, se souvient Léti. C'était aussi une évidence de le faire tous les deux. Aujourd'hui encore, le noyau, c'est nous deux. Les autres intervenants sont des électrons. Ça nous permet de ne pas travailler toujours avec les mêmes artistes, ça laisse ouverts les possibles. » Lors de son dernier spectacle par exemple, Du Vian dans les toiles, la compagnie s'était enrichie d'un musicien et d'un graffeur.

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« Vivre vraiment le moment présent »

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Je n'ai pas connu « Oh ! z'arts etc... » à ses débuts mais à son second spectacle, Deux mots ! de Philippe Dorin. C'était en 2014. Léti y était déjà seule en scène. En trois ans, son jeu a considérablement évolué. Son interprétation décalée des Fourmis de Boris Vian, en 2016, m'avait déjà fait monter les larmes aux yeux. Celle de la Commune me fait frissonner jusqu'à la moelle. « J'ai souhaité emmener Léti dans un registre où elle n'est jamais allée, explique la metteur en scène. A 30 ans, elle doit interpréter un personnage qui en a 145. Il faut lui faire jouer une certaine maturité. »
Léti reconnaît avoir beaucoup appris durant la création du spectacle. « Véro est très douce. Elle a été assez brusquée en tant que comédienne, elle ne veut pas reproduire ça. Je me retrouve bien dans sa méthode. » Une méthode qui consiste à proposer plutôt qu'ordonner, qui encourage le lâcher prise et la spontanéité, plutôt que la répétition pour de simples réflexes. « Vivre vraiment le moment présent et s'écouter, résume Léti. Véro dit : ne freine pas tes élans. C'est complètement nouveau pour moi. »

Tony et Véro

Le texte est dense. A-t-elle peiné à le mémoriser ? « Non, ça, ce n'est pas difficile du tout pour moi. Par contre, je suis une traqueuse, même en résidence. Avant le spectacle, je me dis : « J'veux pas y aller ! » et j'imagine tout ce qui ferait que ce ne serait pas possible ! Mais une fois sur scène, ça passe comme un éclair et quand c'est fini, je me sens triste... »
Sur quelles scènes aimerait-elle jouer ce spectacle ? « En milieu rural, comme ici au Luisant. Il y a un énorme boulot à faire. Et aussi en collège et en lycée parce que la Commune, c'est le dernier chapitre de la 4e et qu'il n'y a que trois heures accordées à la période 1800-1900… Pourtant, c'est terriblement d'actualité ! »

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L'engagement politique, marque de la compagnie ?

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La première pièce de la compagnie, Passagères de Daniel Besnehard, évoquait la déportation en Union soviétique ; Deux mots ! de Philippe Dorin, une certaine misère sociale ; Du Vian dans les toiles, l'absurdité de la guerre, entre autres ; J'ai la couleur des cerises et je ne suis pas morte, la tyrannie, les luttes sociales… La politique, fil conducteur de tous les spectacles ? « C'est vrai, on fait de la politique. Mais au départ, ce n'était pas conscient, assure Tony. Il se trouve qu'on a de plus en plus envie de parler de certains sujets. » Pour Léti, « il y aura toujours une forme d'engagement » mais il ne s'agit pas de se coller une étiquette, « de s'enfermer dans un certain théâtre ». « L'important, c'est de pousser les gens à la réflexion personnelle. J'espère que le spectacle leur donnera envie de creuser le sujet. »

affichettes

Pour eux, que reste-t-il de la Commune ? « Toutes les lois sociales qu'on a aujourd'hui et qu'on a resservies au peuple au compte-gouttes, répond Tony. Ils en avaient eu l'idée à l'époque : les conditions de travail, le statut des femmes, les coopératives ouvrières, la démocratisation de l'expression citoyenne… La Commune, c'est aussi l'origine de l'anarchisme. » Il souhaite que le public retienne surtout « l'espoir » : « Il faut se rappeler que ça s'est bien passé en France, mais qu'on l'a complètement occulté. On ne va pas nous en parler puisque c'est notre gouvernement qui écrase son propre peuple. Il faut que les gens prennent conscience que ça s'est passé, qu'on a toujours les mêmes dirigeants, sauf que maintenant, ils n'envoient pas l'armée, ils balancent le 49.3 ! »
Le spectacle ne fait pas l'apologie de la Commune. Il sait aussi montrer ses failles. « On a loupé un truc mais il faut se servir de ce qu'ils ont fait pour recommencer et réussir. » Pour Xavière Mettery, « il va falloir qu'on en parle, qu'on en parle plus. Parce que je pense qu'il va falloir qu'on recommence. Le fond de la lutte est toujours d'actualité ».
Dans un silence, Léti s'interroge à voix haute : « Des fois, je me demande ce qui nous manque, à nous, pour nous soulever encore... » Réponse sans hésitation de Toni : « 'Faut couper la télé ». Bonne idée, on prendra le temps d'aller au théâtre… (*)

J'ai la couleur des cerises et je ne suis pas morte : écriture Xavière Mettery ; jeu Laëtitia Fourrichon ; mise en scène Véronique Chabarot ; lumière et scénographie Anthony Jeanjean ; création sonore Antoine Quenet-Renaud ; costumes Carole Moreau ; voix off Véronique Chabarot, Julien Girard, Anthony Jeanjean, Yolande Jeanjean, Xavière Mettery, Bryan Polach ; visuel Yann Millet (Lynx communication).


(*) Prochaine résidence de la compagnie à Henrichemont du 2 au 6 octobre 2017.

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