Au printemps, les antinucléaires carburent

« Il faut imaginer qu'un accident de type Fukushima puisse survenir en Europe. Je ne sais pas donner la probabilité et on fait un maximum pour éviter que ça arrive, mais malgré tout, on pose le principe que ça peut arriver. »

Pierre-Franck Chevet

Le petit drapeau flotte toujours (1). Il ondule avec force, sous les effets du vent puissant. En cet après-midi du mois de mars, les nuages se pourchassent et jouent à se laisser traverser par les rayons du soleil.

Mais le petit drapeau flotte toujours. Accroché à un piquet, il se montre fièrement. Fond jaune éclatant, symbole de la radioactivité dans un cercle barré de rouge : il est le symbole de la lutte antinucléaire. Et ces derniers mois, il a été de toutes les manifestations : des rassemblements de soutien à des militants aux conférences-débats, en passant par les marches, les stands sur les festivals, les forums d'associations, les distributions de tracts sur les marchés, les commémorations de catastrophes passées et les sensibilisations de celles à venir…

Cette fois, en ce mardi 12 mars 2019, c'est devant le palais de justice de Bourges que le petit drapeau flotte. A ses côtés, des banderoles et d'autres drapeaux, tenus par des membres de Sortir Du Nucléaire (SDN) Berry-Giennois-Puisaye. Une douzaine d'entre eux sont venus assister au procès opposant leur association à EDF. Je reconnais des visages : Catherine, Daniel, Françoise, Michel, Bernadette, Jacques… Des habitant.es du Cher, de la Nièvre et du Loiret qui se battent depuis des années, certain.es depuis des décennies, pour que soit abandonnée l'énergie nucléaire au profit des énergies renouvelables.
Se découragent-ils ? Parfois, sûrement. Espèrent-ils du soutien, de la relève ? Toujours. Remiseront-ils leurs drapeaux ? Non, ils les passeront comme des flambeaux. Tant que flotteront dans leur ciel les vapeurs blanches de la centrale de Belleville-sur-Loire et que fonctionneront les – si nombreuses – autres.

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Une centrale en surveillance renforcée

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Mardi 12 mars – 14 heures – Tribunal de Police de Bourges

Les membres de l'association SDN ont bien failli ne pas pouvoir entrer dans la salle d'audience. Quelques minutes avant le début de la séance, Catherine Fumé, administratrice du Réseau national, est venue leur transmettre un message, alors qu'ils manifestaient calmement à l'extérieur : « Une seule personne pourra entrer en plus de notre juriste. » Stupéfaction. Ils savent la salle assez grande pour les accueillir tous et les procès sont généralement publics. « Le directeur de la centrale est majeur, pourquoi un huis clos ? » s'élève ironiquement une voix. Catherine Fumé repart négocier. Finalement, « vous pouvez entrer mais il faudra rester silencieux, ne faire aucun commentaire », leur annonce-t-elle. Nouvel instant de stupéfaction : « Bien sûr ! Ils nous prennent pour qui ? » Comme n'importe quel citoyen, un membre de SDN Berry-Giennois-Puisaye serait évacué s'il venait à perturber les débats au sein d'un tribunal. Et ce n'est franchement pas le ton que prend habituellement l'association.devant tribunal
Mais, dès les premières minutes du procès, je crois comprendre que le président du tribunal n'a pas « l'habitude » de SDN, ni même des affaires qui concernent l'industrie nucléaire. Par son jugement, prononcé seulement quelques minutes après les débats, il montrera qu'il n'a pas saisi l'enjeu de ce qui nous réunit là.
Et qu'est-ce qui nous réunit, assis au milieu d'accusés de délits routiers ? Une citation directe contre l'exploitant de la centrale de Belleville-sur-Loire, EDF, suite à une série d'infractions constatées par l'ASN (Autorité de Sûreté Nucléaire) en 2015. La première plainte avait été classée sans suite. Pourtant, depuis le mois d'octobre 2017, le site est placé en surveillance renforcée et le restera encore durant toute l'année 2019.

La synthèse de l'ASN datant de 2017 (2) est claire : elle considère que les performances de la centrale de Belleville « rejoignent l'appréciation générale portée sur EDF dans le domaine de la radioprotection mais que les performances en matière de sûreté et d'environnement sont en recul ».
« Dans le domaine de la sûreté, les événements significatifs ayant pour origine un manque de rigueur dans la conduite et la surveillance des installations restent nombreux (…). » La surveillance renforcée a été « motivée par des défaillances répétées dans l'identification et l'analyse des conséquences des anomalies affectant certains équipements importants pour la sûreté ». D'autre part, elle a constaté « l'état apparent dégradé de plusieurs matériels après des reports successifs d'opérations de maintenance ».
Dans le domaine de l'environnement « et malgré une appréciation positive en matière d'organisation », l'ASN note que « les écarts demeurent dans l'application des règles concernant le confinement liquide et de la maîtrise des installations de mesures des rejets ». Enfin, « l'ASN a également constaté une recrudescence des rejets de fluides frigorigènes dans l'atmosphère ainsi que des écarts significatifs en matière du risque d'explosion et de protection contre la foudre ».
Dans le domaine de la radioprotection, « l'ASN note que des améliorations sont attendues concernant la maîtrise du risque de dispersion de la contamination en période d'arrêt du réacteur notamment ».
Rien que ça.

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Une décision grave du tribunal de Police

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C'était en 2017. Bien sûr, tout s'est arrangé depuis… Non, si on en croit les lettres de suite d'inspection mises en ligne sur le site de l'ASN (dommage que les réponses du directeur de la centrale ne soient elles aussi publiées).
EDF a bien mis en place un plan de rigueur et des inspections régulières de l'ASN, dont certaines inopinées, ont lieu sur place une à deux fois par mois. Elles se concentrent en grande partie sur la gestion des « écarts », c'est-à-dire des anomalies par rapport à la réglementation ou au plan d'amélioration établi par EDF. Mais comment croire que les défaillances cesseront un jour ?
Les réacteurs de Belleville ont été mis en service en 1987 et 1988. Dès le départ, des problèmes ont été constatés, notamment sur l'enceinte de confinement. Aujourd'hui, malgré les travaux de maintenance et de prolongement de vie, la centrale est considérée par les militants antinucléaires comme vieillissante. Elle n'est pas la seule : la plupart des réacteurs en activité en France ont été construits dans les années 1970 et 1980 (3).centrale de belleville

Face au constat de l'ASN, le Réseau national SDN a donc décidé de porter l'affaire en justice. SDN Berry-Giennois-Puisaye se constituait partie civile.
Le défenseur d'EDF, maître Martinet, a notamment insisté sur le fait que l'ASN n'avait pas produit de procès-verbal après la constatation des infractions. Le président aurait pu joindre les incidents au fond. Mais il a choisi de statuer sur la forme et a déclaré la citation nulle.
« L'ASN ne dresse quasiment jamais de procès-verbal, assure Marie Frachisse, juriste du Réseau, à la sortie du tribunal. De l'aveu des inspecteurs, ils ne sont pas suffisamment nombreux, ils n'ont pas le temps de le faire ! » Leurs rapports semblent suffisamment reconnus pour déclencher une surveillance renforcée… « Nous avons déjà gagné des affaires sans qu'il y ait de procès-verbal de l'ASN, souligne Catherine Fumé. On ne peut pas laisser passer un tel argument ! S'il fait jurisprudence, ce sera très grave. » C'est pourquoi, l'avocat du Réseau, maître Busson, a aussitôt déposé un appel. Il se dit prêt à aller jusqu'en cassation.

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Un nouveau Plan Particulier d'Intervention

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Mardi 12 mars – 19 heures – salle des fêtes de Léré

A peine remis de leur déception, les membres de l'association SDN Berry-Giennois-Puisaye reprennent drapeaux et banderoles pour assister à une réunion d'information organisée par la Préfecture du Cher à Léré.
Le sujet ? Le nouveau Plan Particulier d'Intervention (PPI), qui concerne la santé et la sécurité des citoyens riverains et ceux plus éloignés de la centrale en cas d'accident nucléaire ou de menace d'accident nucléaire.
Le PPI définit trois périmètres d'intervention : un périmètre de danger immédiat, à deux kilomètres autour de la centrale ; un périmètre d'évacuation immédiate, à cinq kilomètres autour de la centrale ; un périmètre élargi depuis ce nouveau PPI, passant de 10 à 20 kilomètres, concernant 67 communes au total (48 de plus que le PPI de 2015), soit 64.000 personnes dans le Cher, la Nièvre, le Loiret et l'Yonne.
Certaines communes ont la « chance » d'être concernées par deux PPI : celui de Belleville et celui de Dampierre-en-Burly, comme Briare ou Blancafort par exemple.carte zone 20 kms

Pour élaborer ce PPI, une consultation publique s'est déroulée du 26 novembre au 26 décembre 2018. Le dossier était consultable en mairie et en préfecture. Pas sur Internet. Un registre permettait de recueillir les observations, questions et contributions. Au terme de la consultation, il a été remis à la Préfecture puis au service instructeur.
Rapidement, SDN Berry-Giennois-Puisaye a dénoncé le fait que la consultation ne soit pas accessible au plus grand nombre : les horaires des mairies sont souvent incompatibles avec ceux des actifs… pour peu qu'ils aient pu lire les trois lignes de brève ou l'annonce légale de la consultation dans le journal local, ou encore l'affiche placardée à l'entrée de la mairie… Malgré leur demande, les membres de l'association n'ont pu recevoir le dossier par mail, afin de le diffuser largement. Aucune réponse de la part de la présidente du Haut Comité pour la Transparence et l'Information sur la Sûreté Nucléaire pour faire reporter la consultation, le temps d'organiser une meilleure information.

Pour quoi faire ? Ne procède-t-on pas toujours ainsi ? Pour un projet d'aéroport, de construction d'une unité de méthanisation, d'installation d'un élevage porcin ? Et pour tous les autres PPI ? Par exemple, lorsqu'ils concernent les accidents climatiques, comme l'a tellement rappelé la préfète du Cher, Catherine Ferrier, lors de cette réunion à Léré ?
Mais… un accident nucléaire, c'est différent, n'est-ce pas ? Apparemment, pas pour l’État. Aucune consultation exceptionnelle pour un risque d'accident nucléaire. Le message est clair : ça n'arriverait jamais et si, quand même, ça devait arriver, ce ne serait pas plus grave que lorsque la neige tombe dru.

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Une impression désagréable

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Au fil de la réunion, en écoutant parler Catherine Ferrier, mon sang se glace progressivement et je m'aperçois que, pour la première fois depuis que je vis ici, dans le périmètre des vingt kilomètres autour de la centrale, je sens monter en moi une angoisse sourde. Alors que je l'observe se retourner vers les fonctionnaires et élus qui l'entourent lorsqu'elle ne parvient pas à répondre aux questions pourtant simples du public, une phrase très désagréable s'immisce dans mon esprit et ne me quitte plus : « J'ai l'impression qu'elle ne sait pas de quoi elle parle. »

L'idéal, nous explique-t-elle, serait que tous les habitants concernés se rendent dans leur mairie pour transmettre leurs coordonnées de téléphones portable et fixe. En cas d'accident nucléaire, ils pourraient ainsi être facilement prévenus. C'est vrai. Mais ignore-t-elle que lors des derniers accidents nucléaires majeurs, à Fukushima par exemple, l'électricité était coupée et les réseaux mobiles hors service ? De la même manière, elle encourage à écouter la radio locale.  « Prévoyez les piles », ironise vertement un membre de SDN.
Tous reconnaissent que c'est le point le plus délicat : contacter les habitants pour leur transmettre les instructions, éventuellement d'évacuation.

Lorsqu'une habitante lui fait remarquer que le PPI prévoit seulement 1.000 places dans des centres d'évacuation à Orléans et Bourges, alors qu'environ 10.000 habitants seraient concernés, elle semble ne pas comprendre. Elle assure que « des moyens complémentaires » seraient mis en œuvre. Mais pourquoi ne pas les avoir listés dans le PPI, puisque c'est le but même d'un tel document ?
A plusieurs reprises, la préfète du Cher ose la comparaison avec une évacuation en cas d'épisode neigeux. Dans la salle, certains sont au mieux atterrés, au pire énervés…

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Un exercice de sécurité... sans la population

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Au final, c'est le représentant du ministère de l'Intérieur qui aura donné les informations les plus précises : actuellement, l'ensemble des PPI du territoire français sont en cours de validation ; une fois cette étape accomplie, un document simplifié sera envoyé – probablement après l'été – par EDF à tous les habitants concernés dans les vingt kilomètres. Les réflexes de la conduite à tenir en cas d'accident y seront détaillés.
Une pré-distribution d'iode sera organisée (4). A cette occasion, les maires seront incités à réunir leurs administrés, notamment pour expliquer comment se procurer ces comprimés en pharmacie.iode

En attendant, fonctionnaires et élus ont pu s'entraîner : un exercice national de sûreté nucléaire s'est déroulé les 3 et 4 avril. Organisé conjointement par la Direction Générale de la Sécurité Civile et de la Gestion des Crises (DGSCGC), l'ASN et EDF, il s'agissait d'une simulation qui est obligatoire tous les cinq ans. L'objectif : « tester l'organisation de crise qui serait déployée par les pouvoirs publics et EDF afin d'assurer la protection de la population, dans l'hypothèse d'un accident nucléaire », est-il écrit dans le dossier de presse distribué lors de la réunion à Léré.
Ainsi, à partir d'un scénario fictif non connu des participants, la centrale de Belleville-sur-Loire a simulé un accident technique nécessitant la mise en œuvre de son plan d'urgence interne. Une fois informée, la préfète du Cher a déclenché « selon l'évolution de la situation, le Plan Particulier d'Intervention (PPI), en liaison avec les instances nationales de crise et les Préfectures du Loiret, de la Nièvre et de l'Yonne ».
Les maires ont été informés des principes de l'exercice à Léré, peu avant la réunion publique. Si les élus locaux y ont été associés, la population, en revanche, en était dispensée ! « Nous allons jouer un exercice cadre qui n'ira pas jusqu'à la population, a confirmé Catherine Ferrier. Nous avons déjà beaucoup à faire entre nous pour que la communication soit fluide. » La préfète a rappelé que des exercices avec les populations sont prévues par le Plan Communal de Sauvegarde (PCS), et peuvent donc être organisés localement par les maires.

Le lendemain de l'exercice, l'association SDN Berry-Giennois-Puisaye publiait un billet d'humeur intitulé « La méthode Coué ». « Le lendemain de l’épreuve, la presse locale en relate le bon déroulement et la satisfaction générale. Toutefois, le citoyen éclairé qui se pose quelques questions s’étonne de la formulation : scénario fictif joué en météo réelle dans les conditions les plus proches de la réalité. Chacun sait que la particularité d’un accident grave est d’être imprévisible, or dès le 12 mars, l’autorité préfectorale avait annoncé publiquement cet exercice majeur. Si tout le monde est sur le pied de guerre, comment peut-on tester la réactivité des intervenants ? Et notamment apprécier le délai d’intervention des équipes d’astreintes ? On apprend que l’exercice se déroule sans déplacement de la population. En cas de catastrophe, c’est une donnée majeure soulevant d’énormes problèmes de communication, de logistique, d’hébergement, qui ne peuvent réellement être appréhendés qu’en situation réelle.
Le compte-rendu souligne cependant que tout le monde a bien été évacué. Personne n’ayant été évacué, personne ne pouvait être oublié (élémentaire, mon cher Watson !). Une simulation de pression médiatique des usagers diffusant de fausses rumeurs a été interprété au cours de l’exercice. Nous devons comprendre que divulguer au public les incohérences et les lacunes du Plan Particulier d’Intervention est considéré comme une « fake news » On se souvient qu’en décembre, le contenu du PPI a été plus que discrètement diffusé. Certains d’entre nous ont même constaté que certaines mairies ne l’avaient pas lu ou n’en connaissaient pas l’existence. C’est étrange qu’un document d’une telle importance n’ait pu bénéficier d’une diffusion la plus large possible. Pas un mot sur le contexte météo et rien sur les pastilles d’iode présentées habituellement comme la panacée.
L’exercice démontre encore que le poids des responsabilités en situation de crise repose sur les épaules des maires, notamment dans le recensement des personnes fragiles et de leur prise en charge. Confidence de l’un d’entre-deux, c’est la pagaille. En fait cette grand-messe médiatique a pour effet de se convaincre et se rassurer que tout va très bien Madame la marquise, c’est de l’autosuggestion, dite méthode Coué. Il reste à croiser les doigts pour ne pas avoir à subir l’ingérable. »

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Des témoins japonais

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Sur la route du retour de la réunion, je n'ai pas suivi les recommandations de la préfète qui, au moment de quitter la salle, nous a enjoint dans un grand sourire à être « prudents sur la route » ! Je l'avoue, j'étais dans mes pensées. « Ils ne savent pas de quoi ils parlent. » Je revoyais défiler devant mes yeux les images du film « Fukushima, le couvercle du soleil » vu quelques jours auparavant, en compagnie d'hommes qui, eux, savent de quoi ils parlent et que d'aucuns devraient sans doute écouter…

Mercredi 6 mars – 19 heures – cinéma de La Charité-sur-Loire

Le petit drapeau peinerait à flotter, tant les rafales de vent sont fortes et la pluie cinglante ; des éclairs strillent le ciel, sans qu'aucun coup de tonnerre ne les accompagnent : un orage d'hiver.
A l'intérieur du Crystal Palace, le cinéma de La Charité-sur-Loire, l'atmosphère est plus chaleureuse. Kolin Kobayashi et Tamiyoshi Tachibana ont pris place dans de confortables fauteuils, prêts à répondre aux questions des journalistes. Deux, en l'occurence : le correspondant du groupe Centre France et moi-même. Pourtant, le film présenté ce soir-là est une sortie nationale : « Fukushima, le couvercle du soleil », réalisé par Futoshi Sato.témoins japonais
La projection, organisée par SDN Berry-Giennois-Puisaye et suivie d'un échange avec la salle, devait avoir lieu à Cosne-sur-Loire. Mais le maire aurait fait pression sur l'équipe du cinéma l'Eden, EDF étant un partenaire financier de premier plan. Aucune demande n'a pourtant émané de la centrale, habituée aux critiques. De l'auto-censure, en somme… Le film a finalement bien été projeté à Cosne la semaine suivante mais sans débat.

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Fukushima : le gouvernement baladé ?

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Il revient sur la catastrophe qui frappa le Japon le 11 mars 2011 : un séisme et un tsunami touchant la centrale de Fukushima Daiichi et provoquant un accident nucléaire classé 7, le niveau le plus élevé de l'échelle INES (5). L'angle est particulier puisque l'action se déroule principalement dans la Résidence du premier Ministre Naoto Kan, le Sori Kantei, qui regroupe ses bureaux et son domicile.
Heure par heure, le réalisateur montre combien le gouvernement est dépassé par les événements, baladé par l'exploitant de la centrale, l'entreprise privée Tepco (appelée prudemment Tobi dans le film). Pour preuve, deux scènes ahurissantes : la première, lorsque le cabinet du premier Ministre apprend par la télévision, c'est-à-dire en même temps que le reste du pays, l'explosion du premier réacteur ; la seconde, lorsque le premier Ministre est contraint de se déplacer au siège de l'entreprise Tepco pour obtenir des informations précises et qu'il découvre, médusé, que Tepco communique avec les ouvriers de la centrale alors qu'on lui avait affirmé qu'il était impossible d'entrer en contact avec eux…
Tout ne semble qu'improvisation, réaction et non anticipation. Les habitants ne sont pas évacués à temps. Et au mythe de Japonais calmes et obéissants en toute circonstance, le réalisateur oppose des images de réelle panique et d'angoisse… à ceci près qu'elles ne sont pas filmées dans la population, mais au coeur du pouvoir !

On pourrait accuser le producteur à l'origine du film, Tamiyoshi Tachibana, de proposer une version partisane des événements. Il ne cache pas être proche du premier Ministre de l'époque, Naoto Kan, devenu militant antinucléaire, qu'il pourrait vouloir dédouaner en chargeant l'entreprise Tepco. Il s'en défend : « Je voulais produire une archive qui resterait dans l'Histoire, explique-t-il, traduit par le journaliste Kolin Kobayashi. Il y a eu beaucoup de manipulation médiatique et un décalage entre la réalité et les informations diffusées à la population. J'ai voulu reconstituer la vérité sans parti pris. Je suis incontestable sur le contenu. » Pendant un an et demi, son équipe a mené un travail de recherches et de documentation, à partir des rapports officiels, de témoignages, d'interviews… « Par exemple, le directeur adjoint du cabinet du premier Ministre a laissé beaucoup de notes prises pendant les cinq premiers jours de la catastrophe. Il n'a pas hésité à tout dire. »

La manipulation médiatique aurait une base politique : le parti conservateur, alors parti d'opposition, aurait profité de la catastrophe pour affaiblir le gouvernement de Naoto Kan. « C'est pourtant ce parti conservateur, le Parti libéral démocrate, qui a régné pendant cinquante ans après la Seconde Guerre mondiale et développé le nucléaire. » C'est une coalition qui est désormais au pouvoir : qualifiée de libérale-nationaliste, elle est issue du parti conservateur et s'incarne dans la figure du premier Ministre, Shinzo Abe.
« Tous ceux qui ont vécu cette catastrophe ont tourné le dos au nucléaire, assure  Tamiyoshi Tachibana. A l'origine, Naoto Kan était plutôt confiant, mais après cet accident, ils ont tous été convaincus qu'il fallait abandonner le nucléaire. »

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Des conséquences désastreuses

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Huit ans après l'accident, les conséquences restent désastreuses : l'air, l'eau, le sol sont durablement contaminés, affectant les êtres vivants et leur environnement.
Sur les quatre réacteurs que compte la centrale, trois sont entrés en fusion durant l'accident. Depuis, l'exploitant doit refroidir sans cesse les installations dans les sous-sols des bâtiments, puis stocker l'eau ainsi contaminée. Les déchets s'entassent au fur et à mesure du démantèlement du site et l'espace de stockage vient à manquer.
Du côté de la population, ce sont 160.000 personnes qui ont été contraintes d'évacuer la zone au moment de l'accident, d'autres ont fui de leur plein gré. Mais il y a quelques jours, un rapport de Greenpeace Japon (6) dénonçait la levée des ordres d'évacuation malgré des niveaux de radioactivité élevés, encourageant par là-même les habitants à rentrer chez eux. Certains ne reçoivent d'ailleurs plus l'aide financière qui leur avait permis, au départ, de louer un logement en dehors du périmètre contaminé...
« Les conséquences sanitaires sont de plus en plus graves, et révélées au fil du temps, se désole Tamiyoshi Tachibana. Pourtant, officiellement, il n'y a pas de victime de la contamination. C'est extrêmement difficile de prouver la corrélation entre les radiations et la mort de quelqu'un. Le gouvernement actuel essaie de minimiser, voire de nier. »
Il pourrait se tourner vers l'Ukraine, se souvenir de 1986 et se pencher sur les données alarmistes qui concernent la deuxième génération après l'accident, lui aussi classé 7 sur l'échelle INES : « Il y a plus de conséquences sur la seconde génération, plus de malformations et de maladies. 80 % des enfants, dont les parents vivaient là-bas à l'époque, seraient touchés. »

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Investir dans les énergies renouvelables

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Alors, que faire ? La réponse de Tamiyoshi Tachibana n'est pas une surprise. projection la charitéPas de nucléaire sûr, non, même avec toutes les précautions possibles et imaginables. « Nous n'étions pas prêts du tout et même si nous avions tout su, nous n'aurions pas pu arrêter la fusion. » Il prône la transition écologique, via toute autre forme d'énergie, le temps d'être prêts pour les renouvelables. « A cette idée, on oppose souvent l'argument économique, mais il ne tient pas. Le nucléaire, est-ce vraiment rentable et équitable, économiquement ? Cela coûte très cher, en construction comme en maintenance. Vous connaissez le pays qui investit le plus dans les énergies renouvelables ? La Chine. Si la Chine le fait, c'est que c'est intéressant économiquement ! »
Au Japon, un plan de transition a été validé qui prévoit, dans les prochaines années, une diminution de 20 % de la part de l'énergie nucléaire et une augmentation de 20 % de celle des énergies renouvelables. L'opposition a monté un autre projet, proposant 20 % d'énergies « traditionnelles » et 80 % d'énergies renouvelables. « Traditionnelles », c'est-à-dire du charbon ? « C'est vrai, c'est polluant, mais c'est transitoire. Avec le nucléaire, c'est la destruction immédiate ! »

Je me souviens des propos du président de l'ASN en mars 2016 dans Libération. Au journaliste qui lui demandait « la question n'est-elle pas si, mais quand il y aura un accident nucléaire majeur », Pierre-Franck Chevet répondait : « Oui, il y en aura. Il faut imaginer qu'un accident de type Fukushima puisse survenir en Europe. Je ne sais pas donner la probabilité et on fait un maximum pour éviter que ça arrive, mais malgré tout, on pose le principe que ça peut arriver. » (7) Ils sont déjà arrivés : le 17 octobre 1969 et le 13 mars 1980, à Saint-Laurent-des-Eaux dans le Loir-et-Cher (8)

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La mobilisation au-delà du printemps

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Le Réseau Sortir Du Nucléaire ne compte pas laisser passer les occasions de commémorer les 50 ans du premier anniversaire de l'accident à Saint-Laurent-des-Eaux en octobre prochain.
Mais auparavant, d'autres rendez-vous importants se préparent dans le Centre : samedi 23 mars, un rassemblement régional à Chinon pour dire « non ! » au démarrage de l'EPR (9) de Flamanville ; en avril, le lancement de la consultation publique sur le Plan National de Gestion des Matières et des Déchets Radioactifs (lire aussi la rubrique (Re)visiter) et la commémoration de l'accident de Tchernobyl ; en mai, la préparation du congrès national et de l'Atomic Tour ; en juin, une réunion sur le plan national à Nevers ; en juillet, la participation à des festivals ; en août, « le Cher marche pour la paix »… Entre temps, présence sur le terrain et veille juridique se poursuivent, notamment pour éviter qu'un centre de stockage des déchets radioactifs, une « piscine » (1), ne s'installe aux pieds de la centrale de Belleville-sur-Loire. EDF achète actuellement les parcelles agricoles qui l'entourent (lire l'encadré). Affaire à suivre, donc...

(Article mis à jour le vendredi 5 avril 2019)

Fanny Lancelin

(1) Lire le numéro 11 de (Re)bonds daté du 15 mars au 15 avril 2018, onglet archives : « Des habitants du Cher antinucléaires ».
(2) https://www.asn.fr/L-ASN/L-ASN-en-region/Centre-Val-de-Loire/Installations-nucleaires/Centrale-nucleaire-de-Belleville-sur-Loire
(3) Lire le numéro 11 de (Re)bonds daté du 15 mars au 15 avril 2018, onglet archives : « Comment a-t-on nucléarisé le pays ? »
(4) En cas d'accident nucléaire, un risque de rejet dans l’atmosphère d’iode radioactif est possible. Inhalé ou ingéré, il peut provoquer un risque accru de cancer de la thyroïde. Pour éviter que la thyroïde ne fixe l’iode radioactif, on ingère une prise d’iode stable. Saturée, la glande thyroïde n’est alors plus capable de fixer l’iode radioactif qui pourrait alors être éliminé par les urines. C'est pourquoi, des comprimés d’iode stable sont distribués aux populations vivant à proximité des installations nucléaires.
(5) INES : International Nuclear Event Scale, échelle internationale des événements nucléaires.
(6) https://www.greenpeace.fr/catastrophe-nucleaire-fukushima-droits-travailleurs-enfants/
(7) https://www.liberation.fr/futurs/2016/03/03/il-faut-imaginer-qu-un-accident-de-type-fukushima-puisse-survenir-en-europe_1437315
(8) https://www.irsn.fr/FR/connaissances/Environnement/expertises-incidents-accidents/rejets-plutonium-accident-Saint-Laurent/Pages/1-accident-Saint-Laurent-des-Eaux-1969-1980.aspx#.XIrQKJymnEY
(9) EPR de Flamanville : troisième réacteur de la centrale nucléaire de Flamanville dans la Manche, réacteur pressurisé européen, de troisième génération, qui serait le plus puissant de France : 1.650 MW. De nombreux incidents sur le chantier ont retardé sa mise en activité.

 

Des terres agricoles achetées par EDF

  • En septembre 2018, la SAFER du Centre (Société d'Aménagement Foncier et d'Etablissement Rural) lançait une étude de faisabilité foncière pour le site EDF situé sur les communes de Belleville-sur-Loire et Sury-près-Léré. Elle concernait une quarantaine de parcelles cadastrées.
    En octobre 2018, lors de la réunion de la CLI (Commission Locale d'Information) de Cosne-sur-Loire, EDF confirmait l'achat de 140 hectares de terres agricoles autour de la centrale.
    Au départ, l'emprise de la centrale était de 170 hectares. Son agrandissement inquiète les associations environnementales qui y voient la possibilité pour EDF d'accueillir un centre de stockage de combustibles radioactifs usés (1).
    Mais pour Françoise Pouzet, présidente de Sortir Du Nucléaire Berry-Giennois-Puisaye, EDF brouille les pistes : « D'autres sites sont concernés par ces achats de terres, ça endort tout le monde. » Pour EDF, il s'agirait simplement d'anticiper de futurs investissements. Lesquels ? Mystère…
    Il y a trois mois, Françoise Pouzet a réclamé à la SAFER la convention qui la lie à EDF, dans le but d'obtenir davantage d'informations. « Si on ne l'obtient pas, on devra passer par la CADA, la Commission d'Accès aux Documents Administratifs. » Par ailleurs, SDN dénonce le rôle de la SAFER dans cette affaire qui doit normalement agir pour préserver les terres agricoles et non les céder à des fins industrielles. Enfin, SDN appelle propriétaires et élus locaux à ne pas céder à la pression.

    (1) Lire le numéro 11 de (Re)bonds daté du 15 mars au 15 avril 2018, onglet archives : « Des habitants du Cher antinucléaires ».