De Belleville à Bure, à vol de chouette...

Quelques heures seulement après l'expulsion des opposants au projet CIGÉO (Centre Industriel de stockage GÉOlogique), dans la forêt du Bois Lejuc, un comité local de soutien à Bure voyait le jour dans le Cher. Une trentaine de personnes en font actuellement partie, dont certaines se sont déjà rendues sur place.


Comme cette « chouette nomade » (*) qui partage avec nous une tribune écrite sur la route, entre deux plages de lutte.
Mais auparavant, bref résumé du projet.

Qu'est-ce que c'est ?

CIGÉO est un centre de stockage profond des déchets hautement radioactifs et à durée de vie longue produits par l'ensemble des installations nucléaires actuelles et par le traitement des combustibles usés.

Où serait implanté CIGÉO ?

Dans l'est de la France, à la limite des départements de la Meuse et de la Haute-Marne, notamment sur les communes de Bure et Mandres-en-Barrois. Selon l'ANDRA (Agence Nationale pour la gestion des Déchets Radioactifs), Bure aurait été choisie pour ses qualités géologiques : « la couche d'argile située dans cette zone présente les caractéristiques favorables à l'implantation d'un stockage profond » (**).
Mais pour Gaspard d'Allens et Andrea Fuori, auteurs de « Bure, la bataille du nucléaire » (lire aussi (Ré)créations), la faible densité de population – et donc, la faible capacité supposée des habitants à résister au projet – aurait aussi compté.

infographie cigéo modif 2

Comment fonctionnerait le centre ?

CIGÉO serait composé d'installations de surface et d'installations souterraines à 500 mètres de profondeur avec des galeries longues d'environ 250 kilomètres.
Les bâtiments de surface permettraient de réceptionner les déchets et de préparer les colis, avant qu'il soient placés en zone de stockage, sous terre.
Ce stockage serait construit de manière progressive, au fur et à mesure des besoins. Sur plus de cent ans, cela pourrait représenter jusqu'à 10 millions de mètres cubes de déblais de roche excavés.
L'ANDRA explique qu'ensuite, les ouvrages souterrains devront être refermés, afin de garantir le confinement des déchets sur de très longues périodes : les alvéoles de stockage seraient obturées, des scellés posés, les galeries remblayées… En parallèle, les installations de surface seraient démantelées. « Loin des yeux, loin du coeur »… et de la raison sans doute également.
Car, comme s'interrogent justement Gaspard d'Allens et Andrea Fuori, et avec eux des dizaines d'opposants, « comment pourrons-nous garantir la pérennité d'une construction humaine au-delà de quelques centaines d'années ? Comment prévenir la contamination des nappes phréatiques, les incendies, les microséismes, les rejets de gaz ? Comment avertir les civilisations futures qui n'auront sans doute pas le même mode de communication que nous ? »
L'ANDRA l'admet : après la fermeture, la sûreté doit être assurée « de manière passive » puisqu'elle ne peut être « maintenue de manière certaine au-delà d'une période de quelques centaines d'années ». Mais des évaluations prouveraient que l'impact du stockage resterait « largement inférieur à celui de la radioactivité naturelle »...

Le coût du projet

En janvier 2016, sur la base des estimations de l'ANDRA comprenant les études, la construction, l'exploitation, les impôts et les taxes, les assurances ou encore les aléas de chantier, le ministère chargé de l'énergie a arrêté le coût du projet à 25 milliards d'euros. Le dossier de chiffrage est consultable sur Internet, notamment à partir du site www.cigeo.com rubrique « Le coût du projet ».

Quel calendrier ?

La demande d'autorisation de création de CIGÉO devrait être déposée dans le courant de l'année. Suivront l'évaluation de cette demande et l'enquête publique. L'ANDRA espère débuter les travaux de construction définitive en 2021 pour lancer une phase industrielle pilote en 2025.

(*) Chouettes et hiboux : c'est le surnom des opposants à Bure, en référence aux masques portés durant les manifestations, et à l'occupation du Bois Lejuc.
(**) Source : www.cigeo.com

 

Tribune d'une chouette nomade

 

« A quoi sert la littérature quand le futur nous apparaît comme une catastrophe annoncée, prophétisée par d’horrifiques statistiques ? Que reste-t-il à raconter lorsque nous voyons que chaque jour confirme et vérifie, à travers de multiples exemples, la capacité de l’espèce humaine à se détruire elle-même et à détruire l’ensemble des êtres vivants, des manières les plus diverses. La seule chose que l’on peut mesurer après Auschwitz, est la menace permanente d’auto-extermination collective, par le nucléaire, qui confère désormais à la « solution finale » une dimension globale.» Que peut la littérature ? - Gunther Änders

« Plus on l’écoutait, plus on se rendait à l’évidence que son incapacité à parler était étroitement liée à son incapacité à penser — à penser notamment du point de vue de quelqu’un d’autre. Il était impossible de communiquer avec lui, non parce qu’il mentait, mais parce qu’il s’entourait du plus efficace des mécanismes de défense contre les mots et la présence des autres et, partant, contre la réalité en tant que telle. » Eichmann à Jérusalem - Hannah Arendt

« Parmi les choses que les gens n’ont pas envie d’entendre, qu’ils ne veulent pas voir alors qu’elles s’étalent sous leurs yeux, il y a celles-ci ; que tous ces perfectionnements techniques, qui leur ont si bien simplifié la vie qu’il n’y reste presque plus rien de vivant, agencent quelque chose qui n’est déjà plus une civilisation ; que la barbarie jaillit comme de source de cette vie simplifiée, mécanisée, sans esprit ; et que parmi tous les résultats terrifiants de cette expérience de déshumanisation à laquelle ils se sont prêtés de si bon gré, le plus terrifiant est encore leur progéniture, parce que c’est celui qui en somme ratifie tous les autres. C’est pourquoi, quand le citoyen-écologiste prétend poser la question la plus dérangeante en demandant : « Quel monde allons-nous laisser à nos enfants ? », il évite de poser cette autre question , réellement inquiétante : « A quels enfants allons nous laisser le monde ? » » L'abîme se repeuple - Jaime Semprun

« Le mouvement social ne doit-il pas se former ici, face au pouvoir technocratique, c’est à dire à la domination exercée sur un domaine de la vie sociale par un appareil capable de créer et d’imposer des produits et des formes de demandes sociales conforme au renforcement de sa propre puissance ? » La prophétie antinucléaire - Alain Touraine

“Je marchais sur une route qui s’étirait, et je pleurais à la recherche de mon époux. La terre s’ouvrait et des milliers de personnes hurlantes aux corps nus tombaient dans ses abîmes” citation du rêve de Mrs Smith dans Des femmes contre des missiles - Alice Cook et Gwyn Kirk

Commencer une tribune sur le nucléaire par des citations, des paroles autres, n’est pas qu’un simple effet de style. Il semble en effet plus qu’urgent d’organiser des relais à la parole des autres, à la faire voyager, car c’est seulement par le voyage et le jeu du bouche à oreille que les histoires et les émotions qu’elles apportent, naissent. Or, depuis les deux guerres mondiales de la première moitié du XXe siècle et la soumission, pendant l’autre moitié, de la planète entière à la menace nucléaire et au monde totalisant, sous contrôle permanent, qui l’accompagne, le monde moderne semble avoir neutralisé le sens de l’histoire, et donc de toute histoire possible, qu’elle soit petite ou grande. En guise de narration, il ne nous reste plus que la mesure de notre propre capacité à nous auto-détruire, ce que d’autres appellent la “risquologie”, une discipline propre à la technoscience moderne et à la nucléocratie, ayant pour vocation sociale la gestion de la peur ambiante qui hantent notre monde civilisé.

Quels enfants allons-nous laisser à notre monde ?

En conséquence, le monde moderne a produit depuis des décennies des enfants soumis à eux-mêmes, incapables d’écoute et d’empathie, piégés dans le miroir que la technologie et son pouvoir fascinant n’a cessé, génération après génération, de lui tendre de manière de plus en plus invasive, avec pour aboutissement la prolifération des smartphones ces dix dernières années. Qui a récemment été confronté à un public d’adolescents occidentaux se rend compte de l’impact totalitaire du déni de réalité sur l’esprit et la pensée de corps dont l’attention est prise en permanence par des écrans qui, bien que tactiles et interactifs, garderont toujours l’essence glaciale des choses qui enferment et détruisent.

Non pas quel monde allons-nous laisser à nos enfants, mais quels enfants allons-nous laisser à notre monde ? C’est en effet la question qu’il faut tout de suite se poser, quels enfants, élevés dans la consommation permanente et l’illusion de l’énergie illimitée, allons-nous laisser à ce monde capable de continuer son entreprise d’aménagement et de contrôle total des populations dépendantes et des territoires exploités, sucés jusqu’à la moëlle épinière par un modèle énergétique et militaire dont le nucléaire constitue l’aboutissement suprême ? Est-il encore possible d’être mère ou père, fils ou fille dans un monde où toute relation se trouve d’emblée atomisée, sectionnée et dispersée par la multitude de sollicitations, sonneries, notifications qui fractionnent et détruisent toute continuité, toute présence dans nos relations aux uns et aux autres ?

Peut-on encore rêver d’autre chose que de la catastrophe lorsqu’on se rend compte que le mois dernier le gouvernement Trump a rendu public son nouveau tableau de bord concernant son “dispositif nucléaire” qui préconise de renouveler “en profondeur” son artillerie nucléaire face à la menace, grandissante selon elle, de la Chine, de la Russie et la Corée du nord. Pourtant, les Etats-Unis “avec 611 milliards de dollars, dépassaient la somme des huit pays suivants. La seule augmentation de 80 milliards de dollars décidée pour 2018 excède le budget militaire de n’importe quel pays, à l’exception de la Chine.”

Il est pourtant bien difficile d'être anti-nucléaire

Peut-on être autre chose qu’anti-nucléaire lorsqu’on réalise que le nucléaire français, dans un état pourtant si fragile, pris dans des scandales multiples - surcoûts phénoménaux, viellissement des centrales, gestion hasardeuse des déchets, retardement permanent du lancement des nouveaux réacteurs européens EPR... - vient tout de même de vendre la centrale nucléaire la plus puissante du monde à l’Inde, avec six réacteurs EPR, au milieu de tout un tapage médiatique autour de la transition énergétique et l’inauguration en grande pompe par les deux chefs d’Etat indiens et français d’un immense parc photovoltaïque ?

Il est pourtant bien difficile d’être anti-nucléaire dans une société qui empêche et castre toute contestation par un appareil répressif et judiciaire qui ne cesse d’amplifier son oppression depuis 10 ans ! Faut-il rappeler la surveillance permanente des RG (Renseignements Généraux) au moindre événement anti-nucléaire ? Faut-il rappeler la répression des opposants aux lignes THT(Très Haute Tention) et aux bloqueurs normands du train CASTOR transporteur de déchets nucléaire à Valognes, il y a de celà quelques années ? Faut-il rappeler que tout le scandale de l’affaire de Tarnac en 2008, finalement jugée ce mois-ci, tournait autour d’un soupçon de sabotage de ligne TGV, symbole de l’industrie nucléaire française ? Faut-il rappeler la présence policière permanente et la répression sans borne, à coup de perquisitions et d’interpellations pour port de pelle à tarte, que subissent depuis deux ans les opposants au grand projet de poubelle nucléaire CIGÉO à Bure, occupant jusqu’à il y a encore deux semaines un bois stratégique pour l’implantation du plus grand projet industriel en Europe aujourd’hui, l’équivalent du métro parisien en terme de souterrains ? Bois ayant fait l’objet d’une appropriation frauduleuse de la part de l’ANDRA, Agence Nationale pour la Gestion des Déchets RAdioactifs, au conseil municipal de Mandres-en-Barrois, commune d’une centaine d’habitants, organisé il y a deux ans à six heures du matin, sur laquelle reposait et repose encore (des recours sont toujours en cours, notamment pour conflit d’intérêt de certains élus, malgré un revote dans des conditions toujours aussi militaires l’an dernier) la responsabilité de l’implantation du monstrueux projet, prévue pour l’an prochain, malgré tous les doutes qui pèsent encore sur la faisabilité et sur l’absurdité d’un projet d’enfouissement de déchets pour des centaines de milliers d’années ?

Malgré ces difficultés, il faut pourtant lutter, lutter contre une société qui contrôle, infantilise, enferme et fluidifie tout - même les réfugiés, ces humains que nous considérons comme des déchets, déchets de notre propre civilisation coloniale, tout comme les animaux, les plantes, les sols et les éléments : tout n’est réduit qu’à être une ressource à exploiter, de l’extraction à la consommation jusqu’à l’enfouissement, tout n’est plus que l’objet d’une opération comptable, pour optimiser le grand mélange que nos ingénieurs apprentis sorciers opèrent depuis deux siècles.

Il faut raconter ces grandes victoires de la lutte

A ceux et celles qui se sentent désarmé.e.s, je dirai que la lutte commence par des histoires, des histoires qu’il ne faut pas oublier car, quand on nous les raconte, elles viennent donner du sens et nous réorienter lorsque nous nous sentons confus dans le dédale du quotidien. Il faut raconter les injustices, raconter la machine à broyer le vivant que sont ces grands projets inutiles, la manière dont ils procèdent pour anesthésier puis annexer nos territoires. Mais il faut aussi, surtout, raconter ces grandes victoires de la lutte anti-nucléaire, pionnière des luttes contre les infrastructures logistiques du capital. Plogoff, Le Carnet, Le Pellerin, Neuvy-Bouin, Greenham Common, Gorleben, Dreyeckland… chacun de ces noms (et tant d’autres, 58 réacteurs existent au lieu de la centaine intialement prévue) doivent résonner dans nos coeurs et constituer le fondement de ce que nous transmettrons à nos enfants, car dans ces luttes gisent la possibilité bien réelle et pas du tout utopique de faire autrement. Les luttes frontales, comme celle de la ZAD ou celle de Bure aujourd’hui, sont des zones où s’expérimentent collectivement le pire et le meilleur de notre monde. Mais nul n’est besoin de fréquenter de telles intensités pour s’organiser localement, car il existe des projets inutiles partout - comme aujourd’hui à Belleville-sur-Loire où il semble qu’on veuille nous imposer, en plus de deux réacteurs, une piscine de stockage de déchets radioactifs, un La Hague bis - et donc des luttes potentielles dans chaque village. Soutenir les grandes luttes en cours, c’est se donner le temps de comprendre les grands enjeux de notre temps et ainsi, mieux préparer nos enfants comme nous-mêmes à l’avenir en ruine qui nous attend, et dont il faudra savoir prendre soin malgré tout. Or, il n’y a pas de soin possible sans savoir, et pas de savoir possible sans voyage, sans bouche à oreille ni émotion.

C’est pourquoi, il faut faire voyager les histoires, ce sont elles seules qui peuvent nous donner encore le désir de maintenir le feu dans l’âtre de nos foyers, car les histoires contiennent la joie qui tient nos coeurs ensemble et nos corps debouts. Des comités de soutien à la lutte contre Bure se créent un peu partout ; le soir même de l’expulsion, le 22 février dernier, 70 rassemblements dans le froid étaient décomptés partout en France. Ces comités de soutien sont une manière de se rattacher sensiblement, par des liens directs de personnes à personnes qui transmettent, lors de réunions, de rassemblements et d’infotours, et racontent les histoires qui peuvent redonner un sens à lutter localement, redonner un sens à l’entraide et peut-être le courage de parvenir à des formes d’autonomie pour nous émanciper du carcan de la métropole sur nos territoires soumis aux règles de l’urbanisme et de leur désertification conséquente.

Avec la révélation récente par le journal en ligne Reporterre du projet d'EDF de construire des piscines de stockage de déchets, comme celles de La Hague qui déborderont bientôt, à Belleville-sur-Loire, dix jours seulement avant l'expulsion du Bois Lejuc, l'heure est plus que jamais venue de se réunir contre le nucléaire et son monde. De Bure à Belleville-sur-Loire, c'est le même circuit mortifère de la filière nucléaire qui organise, depuis les extractions d'uranium au Niger et ailleurs jusqu'à nos compteurs électriques (qui exploiteront bientôt les données de votre consommation d'énergie, à la manière de Facebook, Google et Amazon, avec les nouveaux compteurs Linky!), son maintien par le stockage des déchets sur lequel l'ANDRA patine depuis près de 40 ans sans parvenir à donner une solution valable (l'enfouissement des déchets par CIGÉO, quand bien même il présenterait une solution, ne commencerait lui-même qu'en 2035 !). La filière nucléaire, des piscines de stockages à CIGÉO, de l'EPR à Linky, ne cesse de créer de nouveaux projets grandiloquents pour cacher la fuite en avant dans laquelle elle est prise et légitimiter sa continuation malgré les contradictions et l'absurdité du modèle de société qu'elle propose.

Chacun d'entre nous devra trouver des solutions

La répression croissante (avec des dizaines de gardes à vue et d'accusations rien qu'au cours de ces deux dernières semaines) que subissent les camarades de Bure a pour conséquence de bloquer la situation et d'épuiser les courageux opposants ayant fait le choix de vivre sur place. Ce n'est qu'en s'emparant du sujet de manière transversale et en luttant partout contre le nucléaire que nous parviendrons à débloquer l'insoutenable massacre juridique et policier en cours dans la Meuse. Car avec CIGÉO, auquel les piscines de Belleville viendraient donner le laps de temps nécessaire à son aboutissement, c'est la société de consommation entière qui cherche à enterrer les conséquences de son mode de vie effréné, comme si de rien n'était. Ne laissons pas ces projets se réaliser, et réclamons l'arrêt immédiat du nucléaire car sans cela, nous ne pourrons jamais faire face réellement au changement civilisationnel qui s'impose à nous. Il n'y a pas de solution ou de transition énergétique nationale ou globale qui vaille : c'est chacun d'entre nous, de commune en commune, qui devra trouver nos solutions et nos transitions, par nous-mêmes et sans l'intermédiaire de l'Etat, qui ne cesse de montrer son incompétence en nous mettant, depuis plus de 50 ans tous en danger de mort permanent. Les comités de soutien sont aussi là pour ça, pour ouvrir des espaces de réflexion, d'action et de démocratie directe, pour donner l'occasion à tous-tes d'essayer un tant soi peu de se prendre en charge et de rentrer dans un processus collectif d'émancipation vers les multiples solutions auto-gérées qui se présentent à nous. Nous n'avons pas besoin de solutions clé en main trouvées par les mêmes ingénieur.e.s qui nous ont mis dans cette situation. Cessons de vivre sous un ciel artificiel qui menace à chaque instant de nous tomber sur la tête.

Une chouette nomade entre l'Est et le Centre