Punks à chats !

« Je ne veux pas gagner ma vie, je l'ai. » Boris Vian (« L'écume des jours »)
« Pour être heureux, il faut être léger. » Jérôme Laby
« I have ants in the pants ! » Danielle Wharmby (qu'on pourrait traduire par « J'ai des fourmis dans le pantalon » ou dans les jambes…)

 

Alors, ça pousse ? » La voix est forte et chaleureuse. J'ai sursauté. Les genoux dans la terre, j'étais concentrée sur quelques herbes indésirables qui aiment se serrer contre les carottes. Je neRebonds Une l'ai pas entendu arriver. Mon regard se lève et croise, dans l'ordre : des sabots de jardinage en caoutchouc, des chaussettes de football bien remontées, un short à la couleur improbable, un maillot de rugby, une petite barbe, un sourire bardé de dents du bonheur, une paire de lunettes rectangulaires et un énorme bonnet en laine d'où sortent quelques dreadlocks.
C'est ainsi que m'est apparu Jérôme Laby, - dit « Djé » -, jeune maraîcher fraîchement installé sur la commune de Dampierre-en-Crot. J'étais alors membre de la ferme d'auto-production de Conques-Bas à Humbligny. Nous avons donc, sûrement, parlé « légumes ». C'était il y a trois ans.
Je ne me souviens de rien d'autre de cette courte rencontre, si ce n'est un sentiment incroyablement positif, une dose directe d'énergie. C'est le même sentiment qui m'a saisie au moment où j'ai emprunté la route des Communs, là où Jérôme et sa compagne Danielle Wharmby ont fondé le Jardin des Têtiaux.

 

 

 

 

 

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maison

Le plus important : l'harmonie avec la nature

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Février 2017. Difficile d'imaginer qu'il y a trois ans et demi, tout n'était ici que friches forestières. « Avec une petite cahute au fond des bois, explique Danielle – dite « Dan » - avec son très léger accent britannique. Je me suis dit : qu'est-ce que c'est que cet endroit ?! Jérôme était enthousiaste ; je suis souvent "au contraire de Jérôme"… Mais en prenant du recul par rapport à ce qu'on cherchait, c'était vrai : c'était ça. »
Ce qu'ils cherchaient ? Un terrain isolé, pour vivre en autonomie et en lien étroit avec les éléments. Les Communs leur offraient du bois pour la construction et le chauffage, de l'eau grâce à la rivière, de la terre pour le maraîchage, de l'espace pour une petite basse-cour. Et du calme pour « savourer la nature ». « J'ai l'impression qu'il faut vraiment être à l'écart pour en profiter, souligne Danielle. L'harmonie avec la nature qui nous entoure, c'est le plus important pour moi. »

Des néo-ruraux ? Des urbains fatigués de la pollution et du bruit ? Pas vraiment. L'un a grandi en Champagne, l'autre dans le Poitou. Aucun dans une famille particulièrement marquée par l'écologie.

Lassé par son travail de métreur-géomètre, Jérôme est devenu animateur socio-culturel. Il a réalisé son stage au CLIP (1) des Ardennes. « J'étais entouré de naturalistes. J'ai vécu quatre ans d'expériences extraordinaires. Ma fibre écologique s'est développée là-bas. »
C'est aussi là-bas, en 2009, qu'il a rencontré Danielle. « Après le lycée, je suis partie un an à Madrid en Espagne, en SVE, le Service volontaire européen. J'avais choisi le domaine de l'animation ; ça m'a plu. J'ai passé le BEATEP (2) "Environnement et développement local". J'ai beaucoup bougé jusqu'à arriver au CLIP. »

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panneaux solairesLa hantise de l'emprunt...

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Mais au CLIP l'expérience tourne court : l'impact de leurs actions leur paraît limité. Alors, que faire ? Prendre le temps de la réflexion : « une année sabbatique magique ! ». Ils construisent d'abord une yourte, la pose sur le terrain d'un agriculteur conciliant et, sans eau ni électricité, commencent à rêver à une vie "autrement". « Dans la Creuse, on a rencontré Sander, un Hollandais à fond dans l'autonomie. Whouah ! L'illumination ! » Leur voie sera celle du maraîchage.
Ils intègrent tous les deux un BPREA (3) à Coutances en Normandie. « Ah… c'était très chouette, même si on a été déçu du contenu de la formation… raconte Jérôme avec l'optimisme qui le caractérise. Bon, on aurait peut-être dû choisir la formation biodynamie en deux ans… Là, on était dans un moule très classique, très conventionnel. Imagine ! Nous, les bios, on apparaissait comme une bande d'hurluberlus face à une quinzaine de gars de la FNSEA (4) ! Qu'est-ce qu'on n'a pas entendu ! »
La formation terminée, ils reprennent la route direction la Belgique : pendant deux ans, ils travaillent chez Dominique et Marie-Louise, un couple de maraîchers décroissants.
Mais au moment de s'installer, ils font face au problème de l'accès à la terre : trop chère. Tous deux ont la hantise de l'emprunt, de ce système qui enchaîne. Danielle plus encore. « Je ne veux pas qu'une banque me dicte mon rythme de travail, simplement pour rembourser. »

Les Communs, ils les ont acquis en novembre 2013 à un petit prix et "cash". « Pendant deux ans de vie en yourte, sans facture, on a pu mettre de côté ce qui nous fallait. »
Le couple a refusé les aides à l'installation, parce qu'elles leur imposaient de cultiver sur un hectare. « On a juste demandé une aide de la Région via le Pays Sancerre-Sologne, au titre de la production en bio. » Aujourd'hui, ils cultivent une quarantaine de variétés de légumes sur 1 600 m² en plein champ et sous des serres.
Récemment, ils ont envisagé de se mécaniser et d'acheter un tracteur. « Un tracteur va de pair avec un emprunt... Finalement, on a choisi de ne pas s'agrandir pour ne pas se mécaniser. Ce qui suppose d'être performants techniquement pour travailler correctement les sols. »
Ils ne s'interdisent cependant pas quelques exceptions, comme la location d'une mini-pelle pour ouvrir des jardins aromatiques et une mare. « Il n'est pas possible de tout faire manuellement. Il faut reconnaître ses limites physiques. »

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hutte … boisL'autonomie dans tous les aspects du quotidien

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Mercredi 15 février, 9 heures. Le soleil perce l'air froid. Jérôme fait son entrée dans la yourte. C'est l'heure de la pause café et chapatis. A sa suite, Chapati, justement, Farine et Malou, les chats du domaine, tentent une approche vers le poêle… La yourte n'est plus l'habitation principale de Danielle et Jérôme. Elle est réservée aux amis, aux visiteurs de passage, aux wwoofeurs (5)… Le couple de maraîchers vit désormais dans la « petite cahute » restaurée par leurs soins avec des matériaux naturels.
Sur le site, la production d'électricité est assurée par des panneaux photovoltaïques. Le bois, prélevé sur place, permet de chauffer les bâtiments, ainsi que l'eau de la douche et de la machine à laver. Les toilettes sont sèches. Grâce à un bélier hydraulique, l'eau remonte de la rivière et, une fois filtrée, devient parfaitement potable. Ici, l'autonomie est envisagée dans tous les aspects du quotidien, même si, au final, elle n'est pas toujours applicable.
C'est vrai, il faut utiliser régulièrement la voiture. Mais les trajets sont optimisés et le couple vient d'acquérir des vélos couchés qu'il compte bien utiliser ! C'est vrai, il y a des bâches partout sur le terrain. Mais le maximum est recyclé. « Jamais je n'aurais imaginer qu'en devenant maraîcher, on puisse utiliser autant de plastique ! » se désole Jérôme.

Quel programme pour la journée ? Rangement du matériel sous une petite serre montée la veille, arrachage de choux qui n'ont pas voulu pousser, nettoyage de buttes… C'est le lancement de la nouvelle saison.
De décembre à juin, Jérôme et Danielle se retirent de leur circuit de vente : Amap (6) et Coopérative du Pays Fort, marché d'Henrichemont… « C'est une coupure nécessaire pour avancer sur nos autres projets, comme l'habitat, les plantes aromatiques... », explique Danielle. Ne craignent-ils pas de perdre leurs clients ? « En juin, on est content de les retrouver. Tu pourrais te dire qu'ils vont voir ailleurs et nous oublient. Et bien, ils vont sûrement voir ailleurs en attendant mais ils ne nous oublient pas ! »

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Dj‚ et Dan

Nourrir les autres et se nourrir soi-même

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Midi. En écrivant, j'observe Danielle éplucher ses légumes pour un tajine. Je l'interroge : au fond, ça veut dire quoi, être maraîcher ? Concrètement et symboliquement ? «  Concrètement, c'est produire à manger de la manière la plus diverse possible. Pour moi, c'est ce qui fait la différence avec un légumier. Symboliquement, nourrir les gens, c'est transversal : la base, c'est de manger mais on va aussi parler du sol, de la terre, de symbiose entre l'Homme et la Nature. »
Le couple a choisi d'expérimenter la biodynamie. En tenant compte de l'influence des astres sur la Terre et donc, sur ceux qui y vivent et sur ce qui y pousse, les maraîchers optimisent leurs résultats. Ceux des Têtiaux sont toutefois prudents. « La biodynamie ? J'apprends. Ça met de la spiritualité dans ce monde de brutes. Ça crée un vortex positif. Ça t'oblige à porter davantage d'attention aux choses, aux gens », décrit Jérôme.
Même prudence pour la permaculture. « Parfois, le mot cloisonne l'idée, tu trouves pas ? Moi, je dis  "la permacul-cul" : tu bouges ton cul en permanence ! Les gens sont restés bloqués sur les buttes ; mais il n'y a pas que ça ! C'est le "faire en permanence", construire un système nourricier qui produit en abondance mais consomme peu. »

Leurs légumes sont vendus sous le label AB, Agriculture biologique, délivré par l'organisme Ecocert. Quel est l'intérêt de se conformer à un cahier des charges strict, lorsqu'on veut rester autonome et libre ? « Je me suis positionnée en tant que consommatrice, répond Danielle. Le label est un repère, donne des infos, même s'il ne faut pas s'en contenter. On trouve d'ailleurs qu'il n'y a pas assez dans ce label. » Jérôme acquiesce : « On va aller plus loin, on va bouger chez Nature et Progrès. Chez eux, on fait avancer le cahier des charges avec les producteurs et les consommateurs, pas seulement avec l'Union européenne... Même dans le bio, on n'a pas envie de faire comme la masse ! »
Ce positionnement n'est pas commercial. Il tient à l'attachement de Jérôme et Danielle pour le respect de leur environnement. En souriant, Jérôme confie : « Je me souviens la première fois que j'ai vu un pulvé' dans un champ à côté. Je pleurais comme un gamin ! On avait vécu en milieu sauvage dans les Ardennes, on avait oublié l'existence de la chimie en France ! Quand ça fait des mois que tu bosses comme un dingue pour ton projet… t'es dégoûté… »

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yourte

Un réseau précieux et dynamique

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En quelques jours, le froid a laissé place à une relative douceur, mais le ciel s'est chargé d'épais nuages. La nuit, sous la yourte, j'écoute le vent souffler fort, la pluie tomber drue. Au petit matin, les bottes sont indispensables. Un défilé de voitures s'engage pourtant sur le chemin devenu boueux qui mène aux Têtiaux. Ce lundi 27 février, Jérôme et Danielle accueillent les maraîchers bios des alentours, pour une formation animée par le Gabb18 (7) et BioCentre. Un réseau précieux. « Les maraîchers bios sont solidaires entre eux. Le réseau du Cher est super. » N'est-ce pas partout pareil ? « Non, dans d'autres régions, ce n'est pas comme ça, assure Danielle. Dans le Berry, il y a une belle dynamique . »

Ils sont également membres du syndicat de la Confédération paysanne. « Adhérents, pas actifs, reconnaissent-ils. Ce sont les acteurs comme la Conf' qui peuvent lutter contre l'agro-industrie qui pactise avec la FNSEA. » La Confédération paysanne soutient-elle les agriculteurs bios en particulier ? « Je dirais plutôt que ce sont les bios qui soutiennent la Conf' ! » répond Danielle.
Localement, le couple a participé à la création des Bricoliots, une association qui compte une dizaine de membres actifs. Le but : « partager des temps autour de l'écologie pratique et du faire par soi-même ». Ainsi, les Bricoliots organisent des chantiers éco-participatifs.

Si, au premier abord, le Jardin des Têtiaux semble isolé, il est en fait peuplé en permanence ! Au moment de mon départ, je songe qu'en douze jours, j'ai croisé des amis pour le plaisir, des voisins pour des coups de main, des inconnus pour la découverte, des wwoofeurs pour le partage d'autres cultures…  Jérôme et Danielle se laissent encore quelques temps pour élargir leur accueil à des porteurs de projets. Ils rêvent de voyages. Etre autonomes, oui, mais sûrement pas retirés du monde.

(1) Centre de loisirs et d'initiation permanent.
(2) Brevet d’État d'animateur technicien de l'éducation populaire et de la jeunesse
(3) Brevet professionnel de responsable d'exploitation agricole
(4) Fédération nationale des syndicats d'exploitants agricoles
(5) Ceux qui pratiquent le wwoofing, un système d'échanges de services
(6) Association pour le maintien d'une agriculture paysanne
(7) Groupement des agriculteurs biologiques et biodynamiques du Cher

 

Leurs inspirations

  • Eliott Colman (1938), agriculteur et chercheur américain.
  • Jean-Martin Fortier (1978), agriculteur et écrivain québécois.
  • Masanobu Fukuoka (1913-2008), agriculteur et auteur japonais investi dans l'agriculture naturelle.
  • Sepp Holzer (1942), agriculteur et auteur autrichien.
  • Viktor Schauberger (1885-1958), garde forestier autrichien, naturaliste et philosophe.
  • Rudolf Steiner (1861-1925), philosophe autrichien, créateur de l'anthroposophie.
  • Maria Thun (1932-2012), pionnière allemande de l'agriculture biodynamique.